vers_le_phare_couv2452546933_1Je vous préviens, j'ai écrit ce billet dans une sorte de transe post-livresque. 

La trame de ce roman est en fait plutôt simple. On se trouve sur l'île de Skye en Ecosse, peu avant la Première Guerre Mondiale, dans la maison de vacances de Mr et Mrs Ramsay. Un de leurs enfants, James, exprime alors le désir d'aller au phare le lendemain. Le roman débute alors sur la réponse de sa mère : "Oui, bien sûr, s'il fait beau demain". Le petit James est fou de joie. Quand le projet est ouvert au père, sa réplique tombe, comme une lame d'acier : "Mais, dit son père en s'arrêtant devant la fenêtre du salon, il ne fera pas beau". Ainsi donc, ils ne pourront aller au Phare. Cette phrase a beaucoup plus d'incidence sur l'esprit du petit James que l'on pourrait l'imaginer. "Il s'en souviendra toute sa vie" pense Mrs Ramsay non sans raison. On se rend alors compte de l'importance de ces courtes répliques placées en "incipit". Elles présentent d'une certaine manière la trame entière de ce livre. Voilà l'action

La plus intéressante est bien sûr l'autre trame, entrelacée dans la première : pensées fugaces des personnages, visions fragiles, "allumettes craquées à l'improviste dans le noir". Cette phrase révèle pour moi tout le chef d'oeuvre de Virginia Woolf. Car tout est fragile, rapide, glané à l'improviste, éclairé furtivement.

Imaginez : Vous vous trouvez dans un lieu dont vous ignorez tout. Vous y atterrissez sans rien savoir. Tout est plongé dans l'obscurité, caché. Le silence, pesant, glaçant, presque bruyant de ce lieu chargé de quelque chose d'indéfinissable. Vous attendez. Rien. Et là tout à coup, là : Une faible lueur dans un coin. Rapide, fugace. Simplement une légère lueur tamisée. Vous cherchez alors à comprendre, vous faites des supositions d'après le peu que vous avez vu. De la poussière, peut-être une araignée tissant sa toile.((suivez le délire jusqu'au bout)). Vous essayez de vous situer, vous imaginez. Et là, là, après la lueur, le son. Une sorte d'écho. Lointain. Des pensées, qui vous semblent à des kilomètres. Et en même temps, tout s'accèlére doucement. Des bruits furtifs. Des rayons lumineux, parfois aveuglants, parfois imperceptibles, intermittents. Une parole. Un soupir. Un chuchotement. Un frolement. Et petit à petit, vous voyez tout, vous découvrez tout. Le tatonnement est fini, vous êtes en terrain connu. Pensez-vous. Et là, quand vous savez, quand vous pensez savoir, quand vous vous dirigez vers la porte dont vous voyez parfaitement l'emplacement, c'est simple, vous vous frappez contre le mur. Pourquoi ? Parce qu'en fait vous ne connaissez rien, tout n'est qu'illusion, vous n'avez rien appris, rien compris, rien su. Et tout se referme, tout est fini. Vous n'avez rien compris....

Voilà, tout ce délire (je vous avez prévenu) pour essayer de vous faire ressentir un tout petit peu ce que j'ai ressenti. C'est pas gagné. J'ai eu l'impression d'une vague, d'un tsunami qui se déversait sur moi. Je viens de refermer le livre, et j'avoue ne pas me sentir très bien. Une sorte de vertige.

Bon, alors revenons-en au livre. Le récit est divisé en trois partie bien distinctes. La première, intitulée La fenêtre. Le personnage principal est selon moi Mrs Ramsay. Elle ressort d'autant plus qu'elle fascine le lecteur et les autres personnages. Elle exerce un tel pouvoir de séduction que tous les regards et les pensées convergent vers elle. On la suit (ou pas) dans ses réflexions, parfois sans queue ni tête, parfois très sensées, profondes. A travers elle, on découvre les autres personnages, en gravitation. Lilly Briscoe "avec ses petits yeux de Chinoise et son visage tout chiffonné" et William Bankes qui "se tenait à ses côtés", James et Cam"cette petite sauvageonne de Cam qui passait à toute allure"Soyez attentifs à la lecture, des détails reviennent comme en écho au passé, une ombre triangulaire, un livre, une salière placée précisemment... Les caractères sont finement étudiés, difficiles à cerner d'un premier regard. Ce qui fait bien évidemment l'intérêt de ce livre. Je crois que j'ai oublié de le dire, mais cela coule de source, le style est incomparable. La scène est en fait courte, mais Virginia Woolf la développe et en tire une force, cette force si belle, si puissante que je retrouve pour la deuxième fois. On assiste, dans cette première partie (non, je n'ai pas perdu le fil de ma pensée !) à une sorte de minie fresque, des éclairages, des ombres jetées. En cela, l'études de ces personnages peut-être rapprochée de la peinture de Lilly Briscoe. "Une lumière ici amène une ombre là". Un caractère en amène un autre. Son contraire et son opposé. J'ai beaucoup aimé aussi, bon alors disons qu'une scène, parmi toutes celles que j'ai adorées, ressort dans cette partie : le dîner. Très long, puissant. Il clôt la partie, laisse présager l'avenir. Virginia Woolf transforme ses personnages en fantômes. Pendant ce dîner, il se passe quelque chose de spécial, on ne le lit pas vraiment, on le ressent

" Et tout cela continuait, songea rêveusement Mrs Ramsay, glissant tel un fantôme entre les chaises et les tables de ce salon des bords de la Tamise où elle avait eu tellement, tellement froid vingt ans plus tôt ; mais à présent elle errait là tel un fantôme ; et cela la fascinait, comme si, alors qu'elle-même avait changé, cette journée particulière, devenue parfaitement immobile et belle, était restée telle quelle, toutes ces années." (p148)

Pour celles et ceux qui aiment les références poétiques dans les livres, vous allez être comblés. Une phrase tirée d'un poème se balade, ça et là, dans le roman; comme portée par la fine trame qu'orchestre avec génie Virginia Woolf. "Quelqu'un s'était trompé". et tout ceci agit comme un pont entre les deux parties, la première et la troisième. C'est très intéressant. "Nous pérîmes, chacun seul".

La deuxième partie est beaucoup plus impersonnelle, intitulée "Le Temps passe". On ne quitte pas la maison, mais assistons à l'oeuvre du Temps. Car c'est là tout le thème de ce roman. Cette courte partie, au milieu, présente l'élément qui régie tout. J'ai l'impression d'ailleurs que c'est le fil conducteur de quelques livres du même auteur. C'est vrai que le Temps a une certaine connotation. Il efface, il révèle, il tue, il apporte joies et tristesse. Et surtout, il nous change, parfois au plus profond de nous. Et inversement : des rancoeurs passées ressurgissent. 

"Nuit après nuit, été comme hiver, le tourment des tempêtes, le calme fulgurant du beau temps, tinrent leur cour en toute liberté. Prêtant l'oreille (s'il s'était trouvé quelqu'un pour le faire) depuis les chambres du haut dans la maison vide, on n'aurait entendu que la turbulence et l'effervescence d'un gigantesque chaos zébré d'éclairs, tandis que vents et vagues s'ébattaient comme les masses informes de léviathans dont le front est impénétrable aux lumière de la raison, se chevauchaient mutuellement, plongeaient et se ruaient dals l'obscurité ou la lumière (car nuit et jour, mois et année se succèdaient pêle-mêle) dans des jeux imbéciles, au point que l'univers semblait lutter et se démener tout seul sans rime ni raison, dans une confusion insensée et l'ivresse d'une passion bestiale." (p212)

La troisième et dernière partie est l'Aboutissement. Le Phare. Enfin, ils y vont, dix ans plus tard. Entre-temps, un vent de mort et de changements a soufflé sur eux. L'expédition a enfin lieu. On retrouve surtout Lilly Briscoe et Mr Ramsay, chacun se repondant à travers les chapitres. Je vous laisse découvrir. 

Bien sûr, je n'ai pas tout compris ; certains remarques m'ont échappées, comme "Quelqu'un s'était trompé" : je n'ai pas compris pourquoi cela apparaissait comme ça, mais j'ai beaucoup aimé quand même !

   - Quelques passages que j'ai beaucoup aimé, et que je ne peux pas vous recopier en entier : 

La lecture du conte, faite à James. Mrs Ramsay nous livre ses pensées, ses sentiments, touchant tous les personnages un par un. Très beau. On suit une sorte d'enchevêtrement, qui est très "naturel", c'est à dire que l'auteur nous transcrit ses sentiments, ses pensées au fur et à mesure. Un petit extrait ? 

"Les surnoms qu'elle leur donnait surgirent dans son esprit pendant qu'elle lisait. La Chouette et le Tisonnier - oui, ils seraient contrariés s'ils apprenaient - et ils ne manqueraient pas de l'apprendre - que Minta, pendant son séjour chez les Ramsay, avait été vue et cetera, et cetera, et cetera. "Il portait perruque à la Chambre des Communes et elle le secondait efficacement en jouant les potiches" répéta-t-elle, les extirpant d'une épigramme qu'elle avait composée, au retour d'une réception chez eux, pour amuser son mari. Mon Dieu, mon Dieu, se dit Mrs Ramsay, comment avaient-ils fait pour avoir une fille pareille ?"

La réflexion de Lilly dans la dernière partie. Peignant et réfléchissant. Le cheminement de sa pensée. 

"La matinée était si belle, à part un petit coup de brise ça et là, que la mer et le ciel paraissaient une seule et même texture, comme si des voiles étaient suspendues tout là-haut dans le ciel, ou que les nuages étaient tombés dans la mer." (p275)

"Elle creusa un petit trou dans le sable et le recouvrit, comme pour y enterrer la perfection de cet instant. C'était comme une goutte d'argent dans laquelle on trempait son pinceau pour illuminer les ténèbres du passé" (p261-2)

Bouleversant d'intensité. Tout simplement affreusement complexe !

Lilly en parle ici

Plaisir de lecture : 10/10, bien sûr

Ma plus grande tristesse : rendre ce livre, emprunté à la médiathèque.