Désolée, ça ne se passe pas en Ecosse. En fait, je vais essayer de vous transporter en Birmanie dans la vallée de Mogok, la vallée des rubis. Prêts pour le voyage ?

la-vallee-des-rubis_couvKessel, quand je pense à lui, je pense au Lion ; maintenant, ce sera au lion et aux rubis ! Rouge et or, symbole du courage, de la force. Et quelle force ! Joseph Kessel nous livre un récit brulant d'intensité.

"Plus secrète que La Mecque, plus difficile d'accès que Lhassa, il existe au cœur de la jungle birmane une petite cité inconnue des hommes et qui règne pourtant sur eux par ses fabuleuses richesses depuis des siècles : c'est Mogok, citadelle du rubis, la pierre précieuse la plus rare, la plus chère, la plus ensorcelante. Mogok, perdue dans un dédale de collines sauvages par-delà Mandalay. Mogok autour de laquelle rôdent les tigres. La légende assure qu'aux temps immémoriaux un aigle géant, survolant le monde, trouva dans les environs de Mogok une pierre énorme, qu'il prit d'abord pour un quartier de chair vive tant elle avait la couleur du sang le plus généreux, le plus pur. C'était une sorte de soleil empourpré. L'aigle emporta le premier rubis de l'univers sur la cime la plus aiguë de la vallée. Ainsi naquit Mogok..." (4° de couverture)

Pour moi, ce résumé était déjà gage d'aventures, de périples extraordinaires. Et je ne m'était pas trompée ! On est happé par ce roman, transporté dans une région totalement inconnue... Mais il faut d'abord que je vous mette l'eau à la bouche......

L'histoire nous est racontée par un écrivain, peut-être Kessel lui-même ; ce narrateur est entrainé par un ami travaillant dans le marché des pierres précieuses jusqu'à la vallée de Mogok, en Birmanie. Il est dit que tous les plus beaux rubis viennent de ce lieu, du bayon, la matrice des rubis, cette terre argileuse d'où les hommes tirent les pierres extraordinaires... Les deux amis partent à la recherche du fameux trésor de U Min Paw, le dacoït, le bandit... 

Kessel dégage une telle force à travers son style ; c'est comme s'il taillait une fine et élégante statue à la machette.

La situation initiale est très courte, tout de suite l'élément perturbateur vient pimenter le récit :

"C'était un dimanche d'automne... Il bruinait depuis le matin. Le ciel de Paris touchait presque l'ardoise luisante des toits.

J'étais seul chez moi et je ne faisais rien avec délices. Je revenais d'un long voyage torride. La fraîcheur de la pluie, sa couleur de perle obscure me semblaient admirables. Je rêvais de m'enfermer au fond d'une campagne féconde et douce, d'y trouver racine, équilibre et d'entreprendre enfin, avec patience, un des livres auxquels je pensais si souvent.

Au milieu de mes songes, le bruit le plus agressif retentit : la sonnette de la porte. Je n'attendais personne ; je ne bougeai pas. Mais le timbre vibrait de plus en plus fort et à une cadence toujours plus vive."

On a de belles descriptions des personnages : 

Jean, l'ami du narrateur : "Certains êtres possèdent, quoi qu'ils fassent, le pouvoir de désarmer. Mon ami Jean appartient à leur race. Il est impérieux, mais avec la gentillesse la plus exquise, surexcité, mais de la façon la plus ingénue, versatile, mais dans la sincérité la plus innocente, absurdement généreux, et fou, mais avec toutes les vertus de la logique.

Il n'entre pas : il charge. Il ne marche pas : il court. Il ne parle pas : il a la fièvre. Aucun de ses sentiments n'est banal, stable, ou modéré. Il s'exalte, il s'enflamme, il brûle." (p11-12)

Daw Hla qui possède la plus importante réserve de pierres précieuses : "...une autre femme entra. Elle aussi était de petite taille. Elle aussi avait plusde soixante ans. Et pourtant, malgré sa figure simple, ronde et lisse à la paysanne, malgé son port d'une modestie extrême et son sourire timide, toute sa mince personne donnait le sentiment de l'autorité. Le devait-ellecaux rubis qui rutilaient à ses oreilles, brillaient à son cou, se répandaient sur tout son casaquin comme une rose empourprée, ou bien à la sereine de son front ou plutôt à l'insondable et sage tristesse de ses yeux usés -je ne saurais le dire. Mais, avant que Julius ne l'eût dit, avant même qu'il se fut levé, Jean et moi nous savions que cette femme était Daw Hla, ma maîtresse, la patronne, le chef de famille, et dont chacun, à Mogok, parlait avec un respect qui s'adressait plus encore à sa personne qu'à sa fortune." (p98)

On entre dans un autre univers, dans une autre société, avec des coutumes qui nous sont complètement inconnues. Des rites étranges, des bâtisses surprenantes, des temples et des mines foisonnantes. La population est très diversifiée. Ce lieu est à ce point incroyable que tout le commerce est basé sur l'exploitation des pierres précieuses, ces rubis, ces saphirs si précieux.

Kessel a su alterner histoire à suspens et récit de voyage, roman et documentaire. Perturbant de prime abord, on se fait vite à ce style versatile. Il renforce d'ailleurs le côté exotique de l'endroit, le dépaysement complet du lecteur -ou plutôt du spectateur. Kessel sait nous intriguer, nous tenir en haleine jusqu'au dernières pages, où l'intrigue ressurgit avec une telle vivacité que l'on finit ce court roman d'un seul coup.  

J'ai beaucoup aimé les légendes, les explications et les anecdotes qui donnent une impression de réel : celle de Nga Mauk, celui qui a découvert le Rubis Royal, reste ma préférée, mais est trop longue pour que je vous la présente (3 pages).  

Il y aussi les éléphants... "Il raconta que la longueur de la vie, chez un éléphant, était celle de l'homme -quatre-vingts années environ. Et que souvent un oozie (conducteur d'éléphant), quand son étoile était stable, ayant vu le jour dans le même camp de brousse et dans le même temps qu'un bébé éléphant, il leur arrivait d'apprendre leur métier ensemble et de connaître leurs premières amours à la même saison et d'aller ainsi, tenus par un lien étonnant qui les nouait toujours davantage l'un à l'autre, jusqu'à l'extrême vieillesse" (p214) Dans ce pays, il existe une vraie complicité entre hommes et animaux.

Un dernier extrait : "On ne pouvait rien voir de plus touffu, de plus coloré, de plus gai et à la fois de plus serein et de plus noble que cette foule assemblée sur un vaste espace, à l'air libre ou sous des auvents primitifs. Les femmes y dominaient largement, arrivées la veille des hameaux de montagne, pour vendre à Tchaïpin les produits du sol ou de leur industrie séculaire. Celles qui appartenaient aux tribus Lischaws portaient sur des visages aplatis et sévères de grands turbans d'un bleu noir et à la taille des cercles d'osier serrant leur tunique de la même couleur. Celles des Palaung avaient des ceintures d'argent très hautes et des bracelets aux chevilles et, au cou, des colliers larges comme un croissant de lune. Les Birmanes et les Chinoises aux jambes délicates, enveloppées de longis, tantôt bariolés et tantôt sobres, s'abritaient sous les parasols transparents. Il y avait encore les paysannes Maringthas habillées de pantalons lourds et de jambières de cuir. Et les Panthay, coiffées de châles dont les pans descendaient à mi-corps et les marchandes du peuple Chan la tête sommée de chapeaux d'osier en forme de cône. Et les femmes Gourkhas, aux narines traversées par des petits bijoux d'or fin, assises sur leurs jambes repliées, se tenaient immobiles, droites et secrètes comme des idoles rustiques. (p185-186) Quelle diversité de clans !

Dans ce roman, Kessel nous présente un monde à part, préservé. Il nous décrit les us et coutumes des habitants avec précision et le lecteur est immédiatement transporté dans cet univers singulier ; jusqu'à ressentir une certaine nostalgie une fois la dernière page tournée. Ce monde enchanté, merveilleux et brillant se referme, inviolé.

Plaisir de lecture : 9,5/10