imgresJe n'avais jamais lu de livres de Simone de Beauvoir, un des piliers de la littérature française. C'était donc à découvrir, et d'urgence. Pourquoi avoir choisi ce livre ? Un complet hasard. Je me plaisais dans mon ignorance et ne demandais pas à en sortir quand je suis tombée sur ce roman ; et là, je ne sais pas, il m'a aimantée. Alors ce roman a-t-il été à la hauteur de mes espérances ?

Cette autobiographie nous retrace les 20 premières années de l'auteur. Si cela vous semble peu pour remplir 472 pages, je peux vous avouer qu'il y a quelques longueurs, des passages que l'on a envie de sauter. Bref, l'on peut s'ennuyer un peu par moment. Une chose cependant retient notre geste : le style inimitable, splendide et riche de l'auteur. Des métaphores à foison, des accumulations, gradations, asyndètes, parataxes, métonymies, synecdoques, et tous les noms bizarres de figures de style s'y retrouve dans une langue voluptueuse, bondissante, prolixe.
Mais, l'avez-vous déjà testé, quand on écrit, que ce soit sur soi ou non, tout nous semble important, chaque passage est propre à une émotion, définit un sentiment. Et c'est un ouvrage très personnel que nous offre Simone de Beauvoir. Ecrire sur sa vie, j'imagine cela très difficile. Est-ce dû à un certain ego ? Je ne pense pas, car l'auteur semble s'adresser à elle-même, se remémorer des années qui sans cela tomberait dans l'oubli. Je pense que c'est une façon de lutter contre la mort.

Le roman est divisé en 4 parties

La première s'attarde sur l'enfance de Simone. L'on sent déjà qu'il s'agit d'une enfant très curieuse et, pour l'époque, étrangement intelligente. Déjà, elle ne supporte pas la brimade que les adultes, par un simple mot, lui infligent. Elle ne comprend pas encore le monde, mais se bat avec une volonté de fer pour des idéaux, certes enfantins, mais prémices du futur.
Elle entretient également un rapport particulier avec la nature et les après-midi à flâner, à lire allongée dans l'herbe se répéteront souvent. Car bien sûr elle lit, une passion qui la dévorera toute sa vie. Lire c'est s'évader, entrer dans un nouveau monde (idéal ?), changer d'air, respirer ; avant de sortir, de retourner avec douleur dans le présent. Mais même ces mondes, Simone n'en a pas le choix ; nombreux sont les feuillés épinglés, les livres sous clés. Qu'arrive-t-il à Ourson, dans le conte de Mme de Ségur ? Certaines notions comme le Mal, la controverse, ou pire, la sexualité, les parents guindés de la petite fille les tiennent à distance, tels des démons sanguinolents pouvant compromettre l'âme pure et blanche de leur tendre enfant. 
Pourtant, celle-ci arrivera à ses fins ; la curiosité est un bien vilain défaut ! Mais il s'avouera salvateur pour Simone, qui à 16 ans penserait encore que les enfants naissent dans les choux. 
Sa soeur, Poupette, reste sa meilleure amie, sa compagne de jeu. Solidaires, elles partagent tout mais Simone reproche à cette profonde amitié une trop grande intimité, une barrière qui l'empêchera de discuter plus avant avec sa soeur.

La première guerre mondiale aura un impact important sur la famille Beauvoir : le grand-père voit ses entreprises péricliter et le père se retrouve sur le chemin de la faillite. Les deux soeurs doivent faire une croix sur le mariage pour s'assurer un avenir et apprendre un métier ; mais attention ! choisi par le père. et c'est tout naturellement que notre héroïne va se tourner vers les lettres.
L'adolescence de l'auteur occupe la deuxième partie : l'amitié naît dans le coeur de Simone et Zaza, jeune fille étrange et décalée devient le centre de son univers. Ensemble, elles font bien des choses, mais leur amitié est loin de celle du XXI°s : vouvoiement, distance, les émotions ne sont traduites qu'à demi-mots. Pourtant, Simone aime passionnément Zaza, et la prend pour modèle, sans l'envier, nous dit-elle. Elle s'interroge également beaucoup sur la religion, et de fil en aiguille, elle finira par reconnaître sa véritable foi : elle est athée, mais croit en la vie, en la littérature, au changement. Brillante, elle réussit ses examens ; elle est prête à sortir de son monde pour affronter la vie.
La troisième partie nous présente Simone, jeune femme étudiante : les mathématiques autant que la philosophie et la littérature la passionnent ; le latin et le grec l'intéressent également. Assidue, intelligente, elle brille et se distingue. Les amis sont inexistants dans la vie de cette jeune femme ; même Zaza s'éloigne puis finit par sortir de son champ de vision pendant quelques pages. Simone avance, avance vers son but, avide de savoir, de connaissances. Sa vie se résume à l'étude, et elle se plaît dans ce monde. Mais une femme d'esprit, une femme étudiante est marginalisée : elle ne répond pas aux exigences de la société. De plus, Simone se sent affreusement seule et rares sont les personnes qui tiendront à distance ce sentiment atroce ; Garric, figure lointaine, Jacques, avec qui l'auteur entretient des rapports agréables mais incertains. La nuit, il lui arrive d'avoir des crises d'angoisse : solitude, mort : des notions qui l'effraient. Ses relations avec ses parents sont de plus en plus conflictuelles ; sa mère est définitivement étrangère à ses soucis depuis que, jeune fille, elle se révèle athée. Les questionnements sont nombreux, les réponses, rares. Simone se découvre une prédilection pour la philosophie, et s'inscrit à "l'Equipe", association oeuvrant pour apporter un baggage culturel au "peuple". La jeune fille se cherche, se découvre petit à petit, à travers ses passions et ses chagrins. Jacques Laiguillon a une place de plus en plus grande dans sa vie et la jeune fille prend plaisir à leurs discussions. Elle fait l'expérience de la "débauche" : elle fréquente les bars (quelques fois, elle y amène sa soeur, redevenue confidente), boit un peu, se permet quelques familiarités, ce qui, dans le monde de la bourgeoisie, est réprimandé. Simone a alors l'impression de cotoyer l'extraordinaire, d'être une "hors-la-loi" ; bref, de vivre. Ses rencontres avec Zaza sont à nouveau fréquentes et les deux jeunes filles, côte à côte, avancent dans le brouillard de la vie.
La quatrième partie se poursuit sur la vingtième année de l'auteur ; travaillant d'arrache-pied pour préparer ses examens finals, elle a néanmoins le temps de faire de nouvelles connaissances : Stépha, Bandi... Zaza a beaucoup de mal à concilier sa vie intellectuelle et sociale, et accordant une grande importance à sa famille, hostile à Simone, ses rapports sont un peu en froid avec son amie. Jacques, parti pour un an, est une ombre qui plâne sur l'esprit de la jeune femme. Des vies s'arrêtent, d'autres commencent. Simone semble enfin heureuse avec son nouvel ami, Jean-Paul Sartre... 

A travers cette autobiographie, l'auteur nous est entièrement révélée et c'est toute sa vie intime qui nous est familière. On comprend ses motivations, ses désirs, ses exigences. On comprend son oeuvre à travers ses choix. La société bourgeoise tient également une place très importante : si ses parents lui ont appris à plaindre les classes inférieures et à envisager d'un oeil indifférent ces classes élevées, la bourgeoisie est le meilleur des monde. Ne sors pas de là ma fille, sois celle que je veux que tu sois, obéis-moi, sois ma marionnette, mon double. Aussi peut-on aisément comprendre cette sourde révolte qui prend peu à peu possession du coeur de la jeune fille. Liberté, émancipation, choix, critique, remise en question ! Des mots interdits, des paroles impensables, des conversations proscrites. A l'âge de raison, à l'âge où tout vole en éclat, Simone de Beauvoir est bouleversée mais sûre de ses convictions.

C'est étrange comme j'ai l'impression d'être proche de cette femme et à la fois étrangement lointaine... par moments, je la sens m'effleurer, quand par instants j'ai la sensation que je n'ai jamais été si éloignée de quelqu'un. C'est spontanément et avec beaucoup de naturel que l'auteur nous livre ses pensées les plus secrètes, qu'elle nous prête ses yeux pour appréhender ce monde guindé et hypocrite. Par là même elle nous rend complice, et avec elle, j'ai lutté contre ces préjugés, me suis battue pour m'émanciper de ses parents. Aussi, par cette identification (parfois... envahissante ?), l'on se perd, l'on retourne à la réalité comme à la surface d'un lac profond et noir, fugitivement rendu transparent.

Je me suis quelques fois trouvée des points communs avec l'auteur, non sans étonnement : les questions sur la mort, sur la vie, sur cet incessant brouillard qui nous entoure mais dont nous n'avons pas conscience... et je me suis rendue compte que je vivais aussi beaucoup à travers le regard des autres ; comme elle, d'apparence indifférente, chaque mot, critique, éloge, ou simple constation me touche, plus ou moins profondément. C'est étrange quand brusquement on se rencontre soi-même... mais au risque de paraître vraiment étrange ou extrêmement vaniteuse, je me dois d'ajouter que, sauf ces quelques cas, Simone de Beauvoir me semblait quelques fois complètement étrangère ; si je comprenais ses réflexions, je ne me les expliquais parfois pas ; ses réactions me paraissaient des fois exagérées (notamment à propos de sa relation avec Jacques) Malgré cela, c'est une personnalité très intéressante, une jeune femme en quête d'elle-même ; et même transposés à une époque différentes, ces questionnements sont aujourd'hui encore vrais. Car l'on se cherche toujours.

Brusquement me vient en tête une question : l'on dit souvent que quand  on est jeune tout est souvent noir ou blanc ; Simone de Beauvoir elle-même se laisse aller à des débordements ; mais change-t-on autant en quelques poussières d'années, pour que le monde, que chacun, perde de sa netteté et que l'on ne discerne plus qu'une grisaille ? Perd-on notre brusquerie, notre passion, ou n'est-ce qu'un déguisement pudique pour se fondre dans l'anonymat, ne pas "faire de vagues" ? Ou est-ce cette "maturité", forme de désillusion, expérience déçue du monde,  qui comme la "poussière" dans La boussole d'or, nous transforme à ce point ? Question ouverte.

Bref, un livre complexe, très intéressant et plein de vie. Une réflexion continue sur ce qui nous entoure, notre place dans ce monde.  Une autobiographie dense d'un auteur de talent.

Quelques extraits : 

Période heureuse de Simone de Beauvoir : son enfance :

"Le premier de mes bonheurs, c'était, au petit matin, de surprendre le réveil des prairies; un livre à la main, je quittais la maison endormie, je poussais la barrière; impossible de m'asseoir dans l'herbe embuée de gelée blanche ; je marchais sur l'avenue, le long du pré planté d'arbres choisis que grand-père appelait "le parc paysagé" ; je lisais, à petits pas, et je sentais contre ma peau la fraîcheur de l'air s'attendrir; le mince glacis qui voilait la terre fondait doucement; le hêtre pourpre, les cèdres bleus, les peupliers argentés brillaient d'un éclat aussi neuf qu'au premier matin du paradis : et moi j'étais seule à porter la beauté du monde, et la gloire de Dieu, avec au creux de l'estomac un rêve de chocolat et de pain grillé.
Quand les abeilles bourdonnaient, quand les volets verts s'ouvraient dans l’odeur ensoleillée des glycines, déjà je partageais avec cette journée, qui pour les autres commençait à peine, un long passé secret. Après les effusions familiales et le petit déjeuner, je m'asseyais sous le catalpa, devant une table de fer, et je faisais mes " devoirs de vacances " ; j'aimais ces instants, où, faussement occupée par une tâche facile, je m'abandonnais aux rumeurs de l'été: le frémissement des guêpes, le caquetage des pintades, l'appel angoissé des paons, le murmure des feuillages  ; le parfum des phlox se mêlaient aux odeurs de caramel et de chocolat qui m'arrivaient par bouffées de la cuisine ; sur mon cahier dansaient des ronds de soleil. Chaque chose et moi-même avions notre place juste ici, maintenant, à jamais." (p105-106)

Période de trouble chez l'auteur âgée de 19 ans :

"Ces oscillations, ces doutes m'affolaient; l'ennui m'étouffait et j'avais le coeur vif. Quand je me jetais dans le malheur, c'était avec toute la violence de ma jeunesse, de ma santé, et la douleur morale pouvait me ravager avec autant de sauvagerie qu'une souffrance physique." (p302)

"Le monde était autour de moi une énorme présence confuse. Je marchais à grands pas, frôlée par son haleine épaisse. Je me disais que somme toute il était bien intéressant de vivre." (p315)

Plaisir de lecture : 8/10

1° billet pour le challenge Biographie, d'Alinéa 

challenge b van gogh+

11° billet pour le challenge La Plume au Féminin d'Opaline

La Plume au féminin2