imgresSCIencextrA-soleil (glissé(e)s)Il y a de ces livres qui vous font vibrer, qui vous embarquent sans vous laisser le temps de souffler, qui vous happent et dans lesquels vous vivez le temps de votre lecture. Il y en a qui vous émeuvent au plus profond.
Ce livre est de ceux-là. Plaisir indescriptible, plaisir à partager. 

Tout le roman se déroule dans la ville de Jackson, Mississippi, en 1960 et sur 4 ans. Pour nous mettre dans le contexte, rappelons-nous les paroles de Martin Luther King dans son célèbre discours "I have a dream" : 

"I have a dream that even the state of Mississippi, 
A desert state sweltering with the heat of injustice, sweltering with the heat of oppression,
Will be transformed into an oasis of freedom and justice." 

En effet, dans ce désert transpirant le racisme, les Blancs n'ont guère conscience de l'abolition de l'esclavage, seul le salaire misérable nous le rappelle. Vivant dans des ghettos, en marge de la société, emprisonnés par des lois injustices, ils sont au service des Blancs. Les hommes travaillent souvent de nuit, dans des conditions exécrables, les femmes sont bonnes dans des familles blanches, et les enfants, livrés la plupart du temps à eux-mêmes, apprennent tant bien que mal à s'élever seuls.

"Que ressent-on quand on élève un petit Blanc pendant que son propre enfant est chez soi et que quelqu'un d'autre s'occupe de lui ?" (p175)

La vie est dure pour ces personnes noires, continuellement rabaissées, méprisées. D'autant plus que certaines personnes s'éreintent pour leur rendre la vie encore plus dure : tout ceux qui ont vu le film se souviennent de Hilly Holbroock, la peste de service, mais n'ont vu qu'un dixième de sa méchanceté. L'envie de lui arracher les yeux, de la frapper revient souvent. Hilly la populaire domine tout le monde, et le fait bien sentir. Elizabeth Leefolt, chez qui travaille Aibileen, est totalement soumise et ne conteste jamais ses décisions ; elle courbe la tête pour mieux recevoir le coup. Nombreuses sont les "activités" de ces dames, futiles, qui les occupent à longueur de journées -la Ligue, la Lettre, les réunions, le club de bridge, le coiffeur... Ces pauvres femmes retrouvent leur chez-elles bien tard, pour s'affaler et se plaindre de leur journée à la bonne qui, entre l'enfant qui pleure et l'argenterie à nettoyer, prépare le dîner, lave les draps, cire le parquet, chasse la poussière, récure les toilettes et repasse. Tout cela pour un salaire de misère et un non-respect total. Hilly, qui n'a que ça pour s'occuper, alourdit la charge qui pèse sur ces pauvres femmes : la proposition de loi pour des toilettes séparées en est un exemple frappant. 

"Premier jour chez ma patronne blanche. J'ai mangé mon sandwich au jambon dans la cuisine, rangé mon assiette dans mon coin de placard. Quand sa petite morveuse de fille m'a fauché mon sac à main, et l'a planqué dans le four, je lui ai pas crié après.
Mais quand la patronne blanche a dit : "Je tiens à ce que tu laves tous les mouchoirs à la main d'abord, puis que tu les mettes dans la machine," j'ai dit : "Pourquoi laver à la main alors que le lave-linge fait le travail ? Comme perte de temps on fait pas mieux !".
La patronne blanche m'a sourit et cinq minutes plus tard, j'étais dehors." (p53, Minny)


Les enfants sont la plupart du temps mal dans leur peau car ils ne reçoivent aucun amour de leur mère ; ils se tournent alors vers la seule personne qui prend le temps de les écouter, la bonne ; un lien particulier se tisse, vite rompu passé un certain âge : les enfants deviennent finalement comme leurs parents, et c'est peut-être le plus dur pour les Noires. Ainsi Aibileen se fixe-t-elle un âge à ne pas franchir pour quitter la maison. Sauf que cette fois, elle ne le fera pas.
Quelque chose va bouleverser leur quotidien, les rendre fières d'elles, leur faire relever la tête et leur donner la force de se lever chaque matin. Un livre, un livre qui les libérera, qui les ouvrira pour enfin s'émanciper de toutes ces petites misères quotidiennes qui finissent par peser sur elles, et les condamner. Un livre dont l'instigatrice, Skeeter, saura être à leur écoute ; pour la première fois de leur vie, elles seront écoutées, et respectées. Pour la première fois de leur vie, elle connaîtront une Blanche, et cette amitié qui se nouera aura la force de détruire tous ces propos nocifs déversés par ces langues de vipère. Ce livre, écrit sous forme de témoignages, respectera la voix des bonnes, la modelera, la présentera au monde entier (revenons à Martin Luther King : "to hew out of the mountain of despair a stone of hope"). 

Cependant, si les "mauvaises histoires" sont nombreuses, elles sont étayées par de "bonnes histoires" : un amour naît parfois entre les bonnes et les enfants, voire les maîtres, assez paradoxal, mais réel et intense. Ainsi la relation entre Louvenia et Lou-Anne Templeton, Mae Mobley et Aibileen, Constantine et Skeeter, m'ont profondément émue. Ce lien semble éternel.
L'on a aussi une formidable relation entre Celia Foote et Minny. Si les Blanches n'oublient pas une occasion de rappeler leur condition aux Noirs, eux-mêmes ne tiennent pas à aller au-delà. Celia, d'origine très modeste, se retrouve marié à Johnny Foote, l'ex-petit ami de Hilly ; cette dernière haït Celia mais celle-ci fait tout pour être de ses amies. la peste n'en perd pas une pour la ridiculiser ; et si Celia est un peu maladroite, elle reste une femme généreuse, naïve mais d'une gentillesse rare à cette époque et en ce lieu. Alors quand Minny entre à son service, elle reste éberluée : "Je me suis doutée qu'elle était folle à la seconde où j'ai passé la porte" (p49). Minny, comme le dira plus tard quelqu'un à juste titre, "c'est vraiment le cauchemar de la Blanche du Sud"(p452) et je renchéris avec elle : "Je l'adore".

Certains passages m'ont fait beaucoup rire, et allège le récit, le fait rebondir sur un rayon de soleil -dans un ciel d'un noir d'encre. 

Skeeter est également un personnage fascinant. Surnommée ainsi par son frère à la naissance (car elle avait l'allure de cette petite bête parente du moustique), elle est atypique et libre d'esprit, mais ne le prouvera que dans la deuxième partie du roman, par l'écriture du livre mais aussi en coupant définitement les ponts d'avec ses "amies". Sa relation avec Stuart est conflictuelle et j'aurais aimé une meilleure fin pour eux deux (je me l'imagine et ça suffit). Sa mère est aussi un personnage central, qui semble évoluer selon le ton du roman. 

Dans cette atmosphère pesante, on s'attache immédiatement aux personnages, dont la prose -facile il faut l'avouer- de l'auteur leur insuffle la vie. Aibileen au grand coeur, Minny à la grande g....., Skeeter et sa franchise ; d'autant plus que le récit est construit sur leurs 3 voix, ce qui permet de les connaître mieux, de les comprendre. Avec les deux premières, le vocabulaire est simple, la négation mal construite. Mais cela nous prouve que le style ne fait pas tout. A travers une prose familière, l'auteur véhicule beaucoup de choses.

A la fin, ce sont des personnages épanouis et libres que nous quittons avec -pour ma part- beaucoup de peine. (en fait, je ne me suis même pas rendue compte qu'il s'agissait de la fin et je continuais à tourner fébrilement les pages en cherchant la suite...!). 

Pour boucler son magnifique roman, Kathryn Stockett nous écrit en quelques pages la raison qui l'a poussée à l'écrire, ce qui nous éclaire sur de nombreux faits et achève le roman en beauté en lui donnant du relief.

La Couleur des sentiments, un livre sur la vie, sur les autres, sur l'amour, l'amitié, l'espoir et la différence, un livre sur l'Histoire, la société de ce temps, la vérité, qui nous fait réfléchir.
A ne manquer sous aucun prétexte, un livre que tout le monde devrait lire.

Plaisir de lecture : coup de coeur

Mon avis sur le film ici.

La Plume au féminin2

La Couleur des Sentiments (The Help), 526 pages