imgresSeul dans le Noir est un roman assez spécial. Si l'on sent une intrigue se former par l'apparition d'un certain Owen Brick, ce n'est finalement qu'un leurre : l'action est secondaire ; ce héros inventé ne sert qu'à combler les heures d'insomnie d'August Brill, vieil homme paralysé. Un récit trépidant et enlevé, une Amérique déchirée par la guerre civile, un homme perdu dans un monde qui n'est pas le sien, des rencontres, des fugues, de l'espionnage, autant d'aventures qui divertissent volontiers le lecteur. Mais si elles sont intéressantes, elles ne constituent pas le coeur du roman. C'est en effet bien loin d'être une simple histoire banale de seconde zone. C'est un livre qui se nourrit d'une multitude de mises en abîmes, dont la principale, sorte de rêve dirigé, nous en apprend bien plus sur le héros que toutes les paroles prononcées par la suite. S'agit-il d'une forme de suicide, d'une remise en cause complète du monde actuel, d'une lassitude face à sa vie brisée, ou d'un simple moyen d'évasion pour tuer le temps ? En tout cas, de nombreux rapprochements entre Owen Brick et August Brill sont facilement découverts : tous deux vivent dans une guerre civile, qu'elle soit extérieure ou intérieure, tous deux sont perdus dans un monde qu'ils ne reconnaissent pas, l'un est magicien de profession, l'autre n'en a que l'allure, jonglant entre sa femme et sa maîtresse, dans un temps aujourd'hui révolu ; l'un est un personnage de fiction, l'autre doute de sa réalité. Un amour de jeunesse surgit par l'intermédiaire de ce rêve éveillé, la vie d'Owen Brick est partagée entre deux femmes, comme l'a été celle de son créateur. Mais, si toutes ces similitudes nous accordent à dire que ces deux hommes ne font finalement qu'un, comment interpréter que le héros imaginaire ait reçu l'ordre de tuer le héros réel ? August Brill est bien maître de son imagination, et, comme il nous le dira, c'est consciemment et presque de façon évidente qu'il s'est lui-même désigné comme victime. L'idée de suicide effleure ainsi le lecteur. Une première approche d'A.B. se fait donc à travers ce récit. Mais on abandonne bien vite Owen Brick, pour s'intéresser à ce personnage complexe. Le fait que cette maison n'est habitée que par des vies brisées est assez frappant ; le roman s'ouvre en effet par un brève introduction révélant les rares personnages : Miriam, fille d'Auguste, qui ne se remet pas d'un divorce vieux de 5 ans, Katya, sa fille, qui se sent coupable de la mort de son ex-fiancé en Irak. Assez sombre, pourrait-on se dire. August, Miriam et Katya, tout trois frappés durement par la vie,  ne vont pas se livrer à des monologues successifs exposant leurs plaies. Non, c'est pas l'intermédiaire du grand-père que leurs vies sont retracées, toutes irrévocablement imbriquées. Pendant toute une nuit d'insomnie, le héros se livrera à sa conscience puis à sa petite-fille et retracera toute sa vie, toutes ses erreurs de jeunesse qui en font ce qu'il est aujourd'hui ; un homme allongé sur son lit, paralysé par sa jambe écrasée, qui regarde "un monde invisible, des étoiles invisibles, un ciel invisible" ; certes la nuit efface toutes les frontières, mais cette obscurité, dans laquelle le héros est seul, n'est-elle pas la métaphore de son malheur qui l'envahit tout entier ? Le récit prend un tout autre rythme à l'arrivée de Katya, confidente. Et, même s'il raconte toute sa vie d'une façon très directe, dénuée de subtilité, c'est une scène émouvante : le grand-père lègue un patrimoine à sa petite-fille : c'est sa propre vie qu'il débale sous le jugement de Katya. Il casse les non-dits, efface les barrières, pour se livrer à nu. Malgré toutes ses erreurs qu'il ne peut se pardonner et qu'il gardera enfouies jusqu'à la fin, il tend la main vers ses proches, les aide, et tente de les comprendre. On peut le remarquer à travers les films : le grand-père et la petite-fille, tous deux en proies au passé, s'y jettent à corps perdu, qu'ils regardent à longueur de journées. Des théories sont formulées quand au pouvoir des objets inanimés, qui pourraient signifier, au délà de la parole, les pensées profondes d'un personnage, ou donner le ton du film. Mais quand August propose à Katya d'en réaliser, c'est une perche pour à nouveau diriger sa vie : créer ses propres images, son propre monde -serait-ce finalement le meilleur moyen de refaire surface que de s'inventer sa propre réalité ? Les images sont très présentes dans ce roman : celles que le héros se projette dans sa tête, celles des films qu'ils regardent ensemble, celle de la mort du fiancé. Alors quand August propose ses histoires qui peuplent ses nuits, est-ce une forme d'exorcisme ou de sacrifice ? 
Finalement, ils s'endorment tout deux ; "le sommeil est un bien si rare dans cette maison" : les habitants sont donc hantés par leur propre vies. 
L'aube finalement arrive, qualifiée par le héros d' "incompréhensible" ; est-ce parce qu'elle rétablit les frontières, et sépare définitivement le rêve de la réalité ? Autant de pistes de réflexion. Finalement, comment interpréter cette phrase clé : "Réel et imaginaire ne font qu'un" ?

Paul Auster fait vivre chaque personnage, qu'il soit vivant ou mort, pour lui donner une identité propre ; que ce soit un inconnu livrant un témoignage ou le héros lui-même. La vie est donc le véritable thème du livre, si fragile (la guerre) mais si forte (le dénouement du roman). Cela pourrait malheureusement sembler un peu banal, mais il est traité d'une telle manière, source de tant de réflexions, que je ne peux qu'admirer Paul Auster.

"Et ce monde étrange continue de tourner" ; ce n'est pas tant le monde, coquille de nos vies, qui à mon avis, est étrange : on naît, on suit un parcours le plus souvent typique, pour mourir. Horloge réglée, mécanique qui date de la nuit des temps. Non, ce qui rend cela complexe, c'est bien les sentiments, les émotions des hommes et des femmes, qui subliment le présent, ou au contraire, le noircient ; ce même présent est invisible dès lors que l'on ne le colore pas avec des sentiments. Ces mêmes émotions qui nous font douter, qui peuvent nous submerger pour nous abandonner telles des épaves, qui nous éclairent, qui guident nos vies. Mais toujours, elles amènent l'espoir, qui finalement, est le véritable moteur de nos vies.

Plaisir de lecture : 9/10