imgresSCIencextrA-soleil (glissé(e)s)

Désolée pour l'assez longue absence, semaine particulièrement chargée, suivie d'une semaine de vacances coupée du monde, en Suisse, dans la neige... mais je reviens, ça y est !

La plus grande force de ce roman est indubitablement l’écriture. Avec quelle force Balzac nous entraîne-t-il dans cette tragique histoire d’amour, l’on ne peut l’imaginer qu’en ayant plongé «corps et âme» dans ce livre. La richesse et le lyrisme de la prose, la foule de métaphores, toutes plus imagées, plus lumineuses que les précédentes, en font un roman phare dans la littérature classique française, de notoriété amplement méritée. Lire Le lys dans la vallée, c’est s’oublier pendant quelques jours et vivre au rythme de ces personnages, dominés par leurs sentiments, guidés par leurs passions tourbillonnantes, tourmentés par des douleurs émotionnelles. Et l’on en ressort essoufflé, vaincu par cette force incroyable qui s’en dégage.

 Le récit s’ouvre sur une lettre de Félix de Vandenesse à Natalie de Manerville, dans laquelle il introduit l’histoire qu’il va conter avec passion. Et c’est toute sa vie qu’il dévoile à cette femme, avec beaucoup d’humilité et conscient de ses fautes. Enfant délaissé, victime de l’indifférence d’une mère sévère et intransigeante, bridé dans sa jeunesse, Félix développe une sensibilité à part, admire les étoiles, rêve à l’ombre d’un arbre, solitaire. Lors de sa première sortie dans «le monde», à l’occasion du mariage du duc d’Angoulême, il rencontre la comtesse de Mortsauf, qui brise en lui la digue de ses sentiments contenus. Félix n’a alors de cesse de retrouver cette apparition, et, guidé par cet amour foudroyant, il entre pour la première fois à Clochegourde, domaine des Mortsauf. 

 La troisième partie est de loin la plus intéressante. La première campe le roman en nous présentant le héros, la deuxième tisse des liens forts entre la comtesse et Félix. La dernière voit s’affronter deux femmes, deux tempéraments, deux façons de vivre à l’opposé l’une de l’autre. La comtesse de Mortsauf, vertueuse, céleste, pure, et la marquise Dudley, impétueuse, farouche et possessive. L’esprit et le corps. L’âme et la chair. Les amours chastes et innocentes ne résistent pas longtemps à la loi de la nature, et c’est tout naturellement que Félix succombe à Arabelle Dudley. Mais peut-on réellement l’en blâmer ? En effet, la comtesse de Mortsauf s’impose une tenue, et ne semble éprouver qu’une tendresse filiale pour Félix ; ainsi, comment celui-ci, seulement âgé de 22 ans, peut-il se contenter de promesses et d’espoirs vains ?

Si la réponse de Natalie de Manerville est facilement compréhensible et juste, il n’empêche qu’elle est particulièrement dure avec notre héros. Les torts qu’elle lui impute ne sont pas tous mérités. Mais dans cette société, les convenances doivent être respectées, et priment sur la vie même. On le remarque ainsi dans la cruauté de la lettre de la comtesse à Félix, disséquant les rouages de cette société. Et cette même femme, attachée à son rang, profondément enracinée dans ses devoirs, faiblit un rare instant et s’interroge sur le véritable sens de la vie. 

 Balzac nous dresse des portraits finement étudiés des différents personnages : le comte de Mortsauf, hypocondriaque et égoïste au comportement infantile, traversé par des crises de démence, est particulièrement intéressant par sa double personnalité que lui vaut son passé. Principale victime de ce despote, sa femme, Blanche pour son mari, Henriette pour Félix, reste fière et vertueuse, souvent comparée à un ange. «La bataille inconnue qui se livre, dans une vallée de l’Indre, entre Mme de Mortsauf et la passion, est peut-être aussi grande que la plus grande des batailles connues» (Balzac) ; en effet, son combat intérieur nous est révélé à la toute fin, dans une dernière lettre, tragique, témoignage d’une vie de souffrance et de privations. Ses enfants, maladifs, lui auront causé bien des inquiétudes. Jacques, intelligence vive dans un corps débile, Madeleine, qui se révèlera particulièrement vive et perspicace, image plus forte que sa mère, tous deux profondément attachés à la comtesse, enfermés dans leur maison, confidents pendant un temps de Félix. Les personnages secondaires sont tout aussi bien travaillés ; Le Lys dans la Vallée réunit tous ces personnages dans une valse endiablée, dans un tourbillon d’émotions, dans un jeu de passions destructrices au sein d’une société étriquée.

 Ce roman vous emporte, efface tout, vous mobilise complètement, jusqu’à vous faire oublier l’espace et le temps. La neige qui virevolte entre les sapins, la quiétude d’un chalet suisse perdu dans une petite station de ski, tout disparaît pour quelques heures.

Quelques extraits d’une grande beauté :

 «Vous souvenez-vous encore aujourd’hui de vos baisers ? ils ont dominé ma vie, ils ont sillonnés mon âme ; l’ardeur de votre sang a réveillé l’ardeur du mien ; votre jeunesse a pénétré ma jeunesse, vos désirs sont entrés dans mon coeur. Quand je me suis levée si fière, j’éprouvais une sensation pour laquelle je ne sais de mot dans aucun langage, car les enfants n’ont pas encore trouvé de parole pour exprimer le mariage de la lumière et de leurs yeux, ni le baiser de la vie sur leurs lèvres. Oui, c’était bien le son arrivé dans l’écho, la lumière jetée dans les ténèbres, le mouvement donné à l’univers, ce fut du moins rapide comme toutes ces choses ; mais beaucoup plus beau, car c’était la vie de l’âme ! Je compris qu’il existait je ne sais quoi d’inconnu pour moi dans le monde, une force plus belle que la pensée, c’était toutes les pensées, toutes les forces, tout un avenir dans une émotion partagée.» (p301)

«L’amour a horreur de tout ce qui n’est pas lui-même.»

Début du roman :

"A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subits en silence par les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment où elles s’ouvrent ? Quel poète nous dira les douleurs de l’enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont les sourires sont réprimés par le feu dévorant d’un oeil sévère ? La fiction qui représenterait ces pauvres coeurs opprimés par les êtres placés autour d’eux pour favoriser les développements de leur sensibilité, serait la véritable histoire de ma jeunesse."

Et le passage clé :

 «Emporté comme un fétu dans ce tourbillon, j'eus un enfantin désir d'être duc d'Angoulême, de me mêler ainsi à ces princes qui paradaient devant un public ébahi. La niaise envie du Tourangeau fit éclore une ambition que mon caractère et les circonstances ennoblirent. Qui n'a pas jalousé cette adoration dont une répétition grandiose me fut offerte quelques mois après, quand Paris tout entier se précipita vers l'Empereur à son retour de l'île d'Elbe? Cet empire exercé sur les masses dont les sentiments et la vie se déchargent dans une seule âme, me voua soudain à la gloire, cette prêtresse qui égorge les Français aujourd'hui, comme autrefois la druidesse sacrifiait les Gaulois. Puis tout à coup je rencontrai la femme qui devait aiguillonner sans cesse mes ambitieux désirs, et les combler en me jetant au coeur de la Royauté. Trop timide pour inviter une danseuse, et craignant d'ailleurs de brouiller les figures, je devins naturellement très grimaud et ne sachant que faire de ma personne. Au moment où je souffrais du malaise causé par le piétinement auquel nous oblige une foule, un officier marcha sur mes pieds gonflés autant par la compression du cuir que par la chaleur. Ce dernier ennui me dégoûta de la fête. Il était impossible de sortir, je me réfugiai dans un coin au bout d'une banquette abandonnée, où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur. Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par elle que je ne l'avais été par la fête; elle devint toute ma fête. Si vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments qui sourdirent en mon coeur. Mes yeux furent tout à coup frappés par de blanches épaules rebondies sur lesquelles j'aurais voulu pouvoir me rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui avaient une âme, et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage et fus complètement fasciné par une gorge chastement couverte d'une gaze, mais dont les globes azurés et d'une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent des amorces qui réveillèrent en moi des jouissances infinies: le brillant des cheveux lissés au-dessus d'un cou velouté comme celui d'une petite fille, les lignes blanches que le peigne y avait dessinées et où mon imagination courut comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l'esprit. Après m'être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos comme un enfant qui se jette dans le sein de sa mère, et je baisai toutes ces épaules en y roulant ma tête. Cette femme poussa un cri perçant, que la musique empêcha d'entendre; elle se retourna, me vit et me dit: "Monsieur?" Ah! si elle avait dit: "Mon petit bonhomme, qu'est-ce qui vous prend donc?" je l'aurais tuée peut-être mais à ce monsieur! des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus pétrifié par un regard animé d'une sainte colère, par une tête sublime couronnée d'un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec ce dos d'amour. Le pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage que désarmait déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie quand elle en est le principe, et devine des adorations infinies dans les larmes du repentir. Elle s'en alla par un mouvement de reine. Je sentis alors le ridicule de ma position; alors seulement je compris que j'étais fagoté comme le singe d'un Savoyard. J'eus honte de moi. Je restai tout hébété, savourant la pomme que je venais de voler, gardant sur mes lèvres la chaleur de ce sang que j'avais aspiré, ne me repentant de rien, et suivant du regard cette femme descendue des cieux. Saisi par le premier accès charnel de la grande fièvre du coeur, j'errai dans le bal devenu désert, sans pouvoir y retrouver mon inconnue. Je revins me coucher métamorphosé.»

Plaisir de lecture : 10/10

Livre déjà lu par d'Aline, son beau commentaire ici.