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Nataly_Ross

"Dans un village du sud de l'Espagne, une lignée de femmes se transmet depuis la nuit des temps une boîte mystérieuse... Frasquita y découvre des fils et des aiguilles et s'initie à la couture. Elle sublime les chiffons, coud les êtres ensemble, reprise les hommes effilochés. Mais ce talent lui donne vite une réputation de magicienne, ou de sorcière. Jouée et perdue par son mari lors d'un combat de coqs, elle est condamnée à l'errance à travers une Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang. Elle traîne avec elle sa caravane d'enfants, eux aussi pourvus - ou accablés - de dons surnaturels. Carole Martinez construit son roman en forme de conte : les scènes, cruelles ou cocasses, témoignent du bonheur d'imaginer. Le merveilleux ici n'est jamais forcé : il s'inscrit naturellement dans le cycle de la vie." (Fnac)

"La mère la fait tourner sur elle même, plusieurs fois. Plus de repères. Le sol se dérobe. Vertige. Les yeux cherchent, cherchent la lumière. S'échapper. Alors une voix s'élève dans la nuit. Pas celle de la mère. Une voix qui semble venir du cœur de la terre, une voix d'outre-tombe, et la voix, énorme, murmure, a la fois proche et lointaine, a la fois hors de Frasquita et sous sa peau, a la fois claire et sourde. La jeune fille devra tout répéter. Tout retenir. Elle n'a que quatre nuits pour engranger un savoir millénaire."

"Frasquita observait la dentellière- ainsi nommait-elle l'araignée qui avait élu domicile dans sa chambre- en se demandant si elle même serait un jour capable de secréter sa propre toile.La beauté vient de ces espaces vides délimités par les fils! Révéler, cacher. désépaissir le monde. Ce qui est somptueux, c'est de voir au travers! La transparence... La finesse de la toile voile et encadre un morceau d'univers et se faisant le révèle... Exposer la beauté d'un être en le couvrant de dentelle....
Elle sentit tout ce qu'il faudrait encore comprendre et maîtriser: la couleur, le blanc, les tissus, la transparence. du temps passa..."

MissVaninna

C'est un roman profond, tout en couleurs, riches de sentiments et d'émotions, de poésie, un conte aux multiples facettes que nous offre Carole Martinez, lauréate du Prix Goncourt des Lycéens 2011 (Du domaine des murmures), et marraine du Prix Campus organisé par Folio. Un ton chaud et envoûtant, lui même emprunt de magie pour nous conter une histoire tragique, drôle, émouvante, bouleversante, humaine, sensible. Carole Martinez tisse un récit lumineux autour de la petite Frasquita dont la naïveté et la pureté ne préparait absolument pas a la laideur de certains aspects du monde, particulièrement à cette époque. Son don fera aussi son malheur, et le jour ou sa mère l'initie, cette voix qui lui enseigne des prières pour guérir, libérer les âmes, écouter les morts, lui grave aussi dans le cœur une malédiction cruelle et lourde pour cette enfant : celle de ne jamais être reconnue a sa juste valeur, de toujours susciter la jalousie, et a force d'illuminer le monde de ses fils de couleurs et de ses doigts si agiles, de révéler par contraste la dureté dont peut faire preuve l'Autre. Rares sont les personnages qui aideront notre jeune héroïne et en qui elle pourra placer sa confiance. Parmi eux, les femmes qui aident, la Maria et la Blanca, deux solides femmes qui sauront soutenir Frasquita. Lucia, la prostituée, s'avérera douce et intègre, victime de ce même village si hypocrite. Sur ce point, le cadre s'apparente au film Le Chocolat, où une chocolatière arrive dans un village austère et guindé. Plus on avance dans le récit, plus les amis se font rares ou durables. Le début du roman étant la fin, on devine ce qu'il arrivera, mais on ne peut distinguer les péripéties qui l'y mèneront.
La vie vient animer Frasquita, une fille, puis une autre, un fils, puis une autre fille. Des épisodes à chaque fois, des petits éclats de sa vie, rapprochés, disséminés. Et le mari de Frasquita restera aussi hermétique à la beauté intérieure de la jeune femme, qui l'éclaire pourtant d'une douceur et d'une aura telle que le lecteur la suit envoûté, et ne peut qu'être emporté dans son histoire, sa vie, dans ses pas toujours, vers la couleur, vers ce blanc mystérieux, vers la misère, la solitude qui l'enserre peu à peu, tant de chemins que le lecteur, dévoré par le livre, dévorant le livre, parcourt à ses côtés. 

Quand arrive cet œuf rouge, on sent le début de la fin, surtout si l'on a lu le résumé, qui nous prédisait le commencement des malheurs de Frasquita, errant car perdue à un combat de coqs. Son mari, qui très rarement s'est préoccupé de sa progéniture, donne son propre nom à ce volatile, à ce poussin emplissant désormais toute sa vie. Il l'aura plus regardé en une heure que tous ses enfants depuis leur naissance.

De courts chapitres, anecdotes, égrènent ce roman, parsèment des petites couleurs, tantôt dures, tragiques, tantôt gaies, tendres. On se rend compte de la valeur inestimable de cette jeune héroïne tout en promesse, a travers son don a la Vierge du village, si tendre, à travers son don d'elle-même. Le Chien jaune m'a marquée notamment, une bête si dévouée, capable de plus de bonté que tous ces villageois haineux. Le souverain de cette communauté ingrate est pourtant un homme estimable, de qui l'on apprend un peu a titre de deux anecdotes, mais son fils causera bien des malheurs.

"Quand la Blanca vint comme chaque jour embrasser Angela, elle demanda aussitôt, joviale, des nouvelles de l'œuf et on lui expliqua que José avait donné son propre prénom au poussin rouge qu'il contenait. Ma mère, excédée, préparait la soupe du lendemain matin en silence et la grosse Blanca partit dans un énorme éclat de rire qui secoua la maison et fit sortir José de son antre. 
"Blanca, viens jeter un coup d'œil à ma merveille ! Un oiseau somptueux ! Un pur prodige ! Féroce et rugissant, un vrai dragon, comme disent les enfants ! Pas un coq n'osera affronter ce champion, nous allons partir sur les routes d'Espagne pour faire fortune. Tu verras, ce coq sera notre poule aux œufs d'or !""

Et quand vient le jour du départ, quittant ce seul point d'accroche que représente ce village, même hostile, un périple dans les campagnes, les forêts et les montagnes rocailleuses, emplies d'échos de personnages, soulignant son immensité, engloutit notre Frasquita et sa caravane, ses enfants, et ses maigres vivres. L'aventure, la traversée commence pour ce petit groupe, aux teintes incertaines, a l'horizon inconnu, dans un désert ou résonne quelques rares traces de vie oubliées. "Derrière elle, a quelques pas, elle se souvenait du moindre caillou. Mais devant, rien ne bornait plus l'horizon."

Quand on entame un voyage, l'on n'en connaît jamais l'issue. Et si Frasquita s'arrête, est ce une étape ou la fin du voyage ? En tout cas, cette longue halte modèlera la femme à jamais, s'insinuera dans son âme, la fragmentera et la relâchera avec une compagne, la folie. 

sis_fSi toujours les mots sont beaux, les actions sont pures, les personnages vibrants et les objectifs louables, c'est un ton presque rocailleux qui est adopté, pour nous rapporter une longue tragédie aux ramifications décuplants la douleur, lentement brodées, cousant les êtres, les précipitants,ensemble dans cette souffrance. Emportées dans une rébellion, portée par des anarchistes, la candeur et la douceur de notre héroïne n'y survivront pas. Ces fils qui tissent son âme, font son être si pur, cassent. La troisième partie, et le chapitre le précédant, la troisième vie de Frasquita pour ainsi dire, et la première de Soledad sa fille, notre narratrice, est de loin la plus belle, car englobant une expérience fracassante, elle nous habite au delà des mots, nous projette dans ce récit ourlé de perles de sang, d'espoirs perdus, d'espérances déçues. C'est dans cette partie que le talent de Carole Martinez, s'il ne l'a pas déjà fait, frappe. C'est dans ces phrases, dans cette histoire qui enfle et gronde, sourde, attend, tapie l'issue, qu'enfin les mots se déploient et livrent leur part de magie. 

À temps, avant que le lecteur ne perde tout espoir d'un horizon plus clément, de cieux plus favorable au déploiement du talent de couturière de Frasquita, le calme se fait, une nouvelle atmosphère englobe ce joli petit monde qui a grandi entre temps, une nouvelle paix s'instaure, dans ce nouveau continent plein de promesses, l'Afrique. Un calme...si fragile. Durera t il ? Soledad, notre petite narratrice depuis le début, garde dans le ton de sa voix de conteuse une note triste et mystérieuse.

Et au delà de la mère Fasquita, ce sont tous ses petits que l'on découvre peu a peu, pourvus, accablés, de dons ; eux aussi auront leurs joies obscurcies de tristesse.

KittyBitty

"Parfois les mots de soie sont couchés à plat et n'entrent pas dans mon esprit tout a ses jeux, mais ils lui sont liés à jamais par des points invisibles. Mon âme est brodée au passé, couverte de coucheries de plumes d'oiseau minutieusement assemblées. Broderie-miroir, les mots de la couturière ajoute des morceaux de verre argenté ou du mica à mon paysage intérieur. Ses longs monologues déversés dans la pièce perlent les jeux d'enfant de souvenirs qui ne sont pas les miens. Les rêves de la couturière sont montés un à un à l'aide d'aiguilles invisibles, si fines qu'elles blessent a peine mes tissus délicats. Je me fais étoffe pour elle, je me tends a l'envers sur le métier de bois, moi qui ne suis que chair, os et sang. Je recueille clandestinement ce qui s'échappe du corps gondolé par les spasmes et s'agite dans le cocon humide draps et de mots, j'engrange ce qui jaillit de ma mère."

Carole Martinez crée un monde d'ombres et de magie, de paroles ancestrales, de conteuses, de dons hérités, mettant en avant la puissance des morts, la fragilité des vivants, leur complexité, leur profondeur. Un monde envoûtant et trompeur, une valse lente et dramatique, une quête d'un bonheur toujours déçu, qui s'achève, dans un frôlement de tissu rouge. Cette épopée rejaillit sur notre petite Soledad, peuplée de ces souvenirs qui la hante, de ce poids familial trop lourd. 
J'ai tout simplement été éblouie, étourdie, par ce récit si fort, si intense, qu'il m'habitera longtemps.

Plaisir de lecture : Coup de COEUR

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