imagePrésentation de l'éditeur : Vous trouverez dans ce livre des histoires de criminels invisibles, de canots de sauvetage  qui risquent de couler si on ne sacrifie pas un passager, des machines à donner du plaisir que personne n'a envie d'utiliser, de tramways fous qu'il faut arrêter par n'importe quel moyen, y compris en jetant un gros homme sur la voie. Vous y lirez des récits d'expériences montrant qu'il faut peu de choses pour se comporter comme un monstre, et d'autres expériences prouvant qu'il faut encore moins de choses pour se comporter quasiment comme un saint : une pièce de monnaie qu'on trouve dans la rue par hasard, une bonne odeur de croissants chauds qu'on respire en passant. Vous y serez confrontés à des casse-tête moraux. Est-il cohérent de dire : "ma vie est digne d'être vécue, mais j'aurais préféré de ne pas naître" ? Est-il acceptable de laisser mourir une personne pour transplanter ses organes sur cinq malades qui en ont un besoin vital ? Vaut-il mieux vivre la vie brève et médiocre d'un poulet d'élevage industriel ou ne pas vivre du tout ? Cependant, le but de ce livre n'est pas de montrer qu'il est difficile de savoir ce qui est bien ou mal, juste ou injuste. Il est de proposer une sorte de boîte à outils intellectuels pour affronter le débat moral sans se laisser intimider par les grands mots ("Dignité", "vertu", "Devoir", etc.), et les grandes déclarations de principe ("Il ne faut jamais traiter une personne comme un simple moyen", etc.). C'est une invitation à faire de la philosophie morale autrement, à penser l'éthique librement.

Docteur en philosophie et en anthropologie sociale, Ruwen Ogien est directeur de recherche au Centre de recherche Sens, Ethique, Société (CERSES) du CNRS.

"Les expériences de pensée sont de petites fictions, inventées spécialement pour susciter la perplexité morale. Comme il s'agit de récits simples, schématiques, courts et sans valeur littéraire, toutes les manipulations des éléments narratifs utiles au progrès de la réflexion morale sont concevables."

J'ai trouvé ces expériences de pensée, ces casse-têtes moraux particulièrement intéressants dans le sens ou elles permettent une réflexion sur nous et nos semblables en extrapolant certaines situations, afin de cerner quelque peu la moralité humaine, réflexion qui ne se ferait pas naturellement. Dans des situations particulièrement hardues d'un point de vue décisionnel, c'est a dire dans le cas ou des vies humaines seraient en jeu, et ou notre seule moralité serait le levier les sacrifiant au nom d'un intérêt plus grand, l'auteur confronte des hypothèses et des courants de pensée, comme le conséquentialisme et le déontologisme.

MaPaulaMesa

Est-il acceptable de tuer un piéton imprudent pour éviter de laisser mourir cinq personnes gravement blessées qu'on transporte à l'hôpital en urgence ?

Est-il acceptable de tuer une personne en bonne santé pour transplanter ses organes sur cinq malades qui en ont un besoin vital ?

Est-il permis de faire exécuter un innocent pour éviter un massacre ?

Est-il toujours inacceptable de se servir d'une personne comme simple moyen ?

Est-il immoral de nettoyer les toilettes avec le drapeau national ?

Si vous vous réveilliez un matin avec un génie violoniste branché sur vous dans le dos, car vous seul pouvez le sauver de sa maladie en le gardant ainsi accroché durant 9 mois, le débrancheriez vous ?

Autant de questions (prises de tête !!) que Ruwen Ogien illustre par des cas concrets, des expériences réalisées, des tests effectués sur ne population représentative. Un développement plus ou moins long s'ensuit, passionnant le plus souvent. Mais si j'ai aimé suivre un certain raisonnement pour tenter d'apporter une ou des réponse(s) à ces questions, j'ai trouvé certaines explications un brin rébarbatives et redondantes. Notamment dans le Tramway fou, une expérience de pensée très célèbres et donc très exploitée par l'auteur, celui ci répète à de nombreuses reprises ce qu'il a établi précédemment déjà. Certes cela permet une réflexion plus approfondie en s'assurant au préalable de notre entière compréhension, mais parfois ce choix apparaît dangereux, car la lassitude n'est jamais loin. D'autres études me paraissent aussi innabouties ou incomplètes car ne tendant vers aucune solution, et/ou concluant sur une série de facteurs tellement complexes qu'il est inutile d'essayer de conclure en neutralisant ces facteurs. J'expliciterai si on me le demande ;)

 

38640_125932297451904_100001054046467_157554_1985369_n_large

Ces expériences ouvrent des pistes de réflexions néanmoins enrichissantes, comme la compatibilité de la liberté et du déterminisme. Sommes nous libres de nos agissements si un certain déterminisme existe ? Si on ignore sur quoi porte ce déterminisme, je serais tenter de répondre par l'affirmative, car après tout, nos émotions sont généralement spontanées et n'obéissent a aucune règle. Et même si nous ne sommes pas libres, mais avons la sensation de l'être, n'est-ce pas le plus important ? Cela se rapproche de la morale du film Inception : LA réalité prime-t-elle sur NOTRE réalité ? Autrement dit, serions nous capables de nous torturer l'esprit afin de retourner dans LA réalité si nous n'avons aucune preuve que notre monde, comme on nous l'affirme, appartient au domaine de la fiction ? Qu'elle importance au final si nous vivons dans un monde fictif si il est notre réalité ? Ces notions seraient alors inversées, la 'vraie' réalité apparaîtrait comme un mensonge. Ce débat me semble passionnant, c'est pourquoi j'ai réellement été captivée par l'étude 'la machine a expérience' ; au départ, on posait a des étudiants lambdas la question 'supposez qu'il existe une machine qui puisse vous faire vivre toutes les formes d'expériences que vous souhaitez. Vous brancheriez-vous ?' ; puis 'vous êtes dans la machine a expérience. On vous propose de revenir à la vie réelle. Accepteriez-vous ?' Est-bien l'être humain est porté sur 'inertie, a savoir conserver le statu quo !! Déroutant mais compréhensible, et personnellement je n'échappe a la règle ;) et vous quel serait votre choix ?

aluen

'Faut-il éliminer les animaux pour les libérer' pose un vrai problème éthique, particulièrement sensible pour tout ceux qui s'approchent ou ont complètement adhéré au veganisme (rejet de toutes consommation d'origine animale y compris lait œufs miel...) : le statut de propriété autorise les Hommes a des actes parfois barbares. Mais les animaux de compagnie n'aurait aucun avenir s'il était impossible de se les approprier...cependant on ne peut pas conserver ce statut quo, et ici interviendrait en plus la santé humaine sur laquelle rejaillit une consommation carnée excessive. Au final, on ne peut que rejoindre l'auteur sur une conclusion tellement ouverte qu'elle en est inefficace : une relation Homme animaux n'impliquant pas la propriété et leur permettant de prospérer serait elle envisageable ?

Le topic 'Frankenstein ministre de la santé' est intéressant mais à prendre avec des pincettes il me semble. En évaluant les arguments disant qu'il ne faut pas jouer à être Dieu ou aller trop loin contre nature, l'auteur en vient à l'idée du clonage, et détruit un à un les obstacles moraux qui s'érigent contre cette manipulation génétique. Certes son raisonnement est juste, mais sur ce plan, je serais tenter de rétorquer que le clonage me semble être tout simplement une violation de l'intégrité humaine, et de notre valeur a titre individuel. Certes cela ouvrirait des pistes de guérison non négligeables, une longévité plus importante etc, mais doit on pour cela sacrifier ce qui fait notre humanité, et réellement nous dénaturer ??? Car comment accorder une quelconque valeur a la vie si nous étions immortels ? Une des morales du film Time Out.

tumblr_m7vlahp7ZU1r59hw8o1_500_large

Parfois aussi, mon opinion était déjà faite, et certaines hypothèses me semblaient absurdes. C'est le cas de 'et si la sexualité était libre ?' et de la question de l'inceste 'consenti'. La l'opinion est personnelle. Pour moi, cette question est un non sens, car elle détruirait les valeurs que l'on m'ainculquées. L'auteur touche donc ici chez moi a ce qu'il tente de mettre en exergue : les instincts moraux...et par définition, ceux ci sont profondément enracinés et inattaquables !!! Alors même la question nous choque. Autant l'on peut être ouvert, autant l'on se doit d'être fermés si l'on aspire à conserver un monde un tant soit peu stable et gouverné par certaines valeurs. Bien sur, on a besoin de s'exercer à la tolérance en s'informant et en respectant certaines idées mais de même l'on est en droit d'exiger des autres qu'ils fassent de même...et avec l'apparition d'une société de plus en plus 'libérée' ce n'est pas évident. Cependant, ce que dit l'auteur en résumé est juste : "Jusqu'où pourrait aller un système moral dans l'invention de fautes morales sans victimes ? Pourrait il aller jusqu'à juger immorales certaines façons de s'habiller ou de se coiffer ? Jusqu'où pourrait aller un système moral dans l'exclusion de fautes morales sans victimes ? Jusqu'à laisser les gens libres de faire ce qu'ils veulent de leur corps, y compris le vendre en pièces détachées ?" Il convient donc de respecter une limite, aussi floue semble t elle... Dans le même sens, le fait de dire que l'on aurait préféré ne pas naître me heurte : comment peut-on en arriver à dire une chose pareille ? Si cette déclaration est justifiée, l'individu en question à perdu toute foi en la vie, en ce qui fait l'Homme...et qu'il aura enduré mille et un tourments... un tel individu serait tellement torturé qu'il aurait déjà trouvé un moyen d'abréger sa souffrance...tumblr_mb4aglg5u11qbcporo1_500_largeD'autres au contraire, m'ont fait sourire, ont confirmé ce que tout le monde pense déjà, notamment l'influence d'une bonne odeur sur la générosité d'un individu. Imaginez...une odeur de croissants chauds vous chatouille les narines...invariablement, vous vous montrerez plus généreux ...et cela grâce a une simple odeur !! 

sarahstilton

 Un reproche a ce livre : il n'aide pas beaucoup a croire en l'Homme, en tout cas, c'est mon ressenti, Car celui-ci apparait tres paradoxal et houleux. En effet, on ne peut garantir les agissements de quelqu'un sous couvert de connaître son caractère. Alors de ce fait l'on peut tour à tour se montrer mesquin ou bon, généreux ou avare, affectif ou rude ? Selon les situations me direz vous...mais il me semble quand même assez improbable de ne pouvoir se fier à aucun trait de caractère, que l'esprit humain soit si fluctuant à court terme. D'ailleurs, mon intuition est confirmée par les éclaircissements apportés par Ruwen Ogien : une personne évitera de se montrer cruelle pour ne pas s'exposer a la colère, une autre de se montrer lâche par conformité. Et de poursuivre en disant que l'on est jamais sur des qualités que l'on associe a un individu, puisqu'il ne suffit parfois que d'un contre exemple pour revenir sur celles ci... Même si des tendances existent... L'Homme est obscur assurément. On le voit aussi dans l'expérience Milgram, très célèbre, montrant jusqu'où peuvent aller des individus soumis a l'autorité, qui fait vraiment froid dans le dos.

La deuxième partie du livre s'intéresse au problème épistémologique de la recherche empirique, problème d'envergure après s'être posé tant de questions : ce sont des cas qui restent hypothétiques et les résultats sont à relativiser. S'ensuit une réflexion sur le caractère inné des intuitions morales et l''aspect modulaire' de ces intuitions...il faut s'accrocher, et quand on comprend, on se dit que c'est vraiment tiré par les cheveux !! Parfois, autant de débat, embrouillé qui plus est, apporte-t'il un quelconque éclaircissement ?

ohhsweety

 Après tout, quand on a l'habitude d'une histoire construite, de l'usage de l'implicite, d'une belle plume, et même si on est avertis et pleinement conscient de ce à quoi l'on s'expose, il est difficile de se faire à une longue suite parfois répétitives d'expériences suivant le même canevas. C'est pourquoi il vaut mieux morceler la lecture, choisir des passages plutôt que d'autres, voire lire un roman en parallèle. En tout cas, il faut admettre que cette réflexion individuelle est essentielle pour un retour sur soi et sur l'Homme et ainsi une compréhension juste de l'humanité et de la société en général, même si parfois, et je pense que c'est naturel, notre opinion diverge des conclusions de l'auteur, ou que celles ci nous semblent logiques. Il y a toujours moyen d'élargir ;)

En conclusion, il ne faut pas chercher a fonder la morale, c'est à dire à essayer de "proposer un modèle unique ultime, inébranlable et inaltérable, sur lequel l'ensemble disparate de nos croyances morales pourrait reposer en toute sécurité intellectuelle."

Au final : "Ce que la philosophie morale expérimentale peut nous permettre de reconnaître, c'est que rien dans les concepts et les méthodes de la philosophie morale n'est a l'abri de la contestation et de la révision. C'est un résultat qui ne peut pas laisser indifférents ceux qui s'intéressent a la possibilité d'une authentique recherche en philosophie morale. Il autorise a penser que le débat moral n'est pas complètement irrationnel, et qu'il peut progresser par la critique conceptuelle, la remise en cause des préjugés et l'échange d'arguments logiques et respectueux des faits. " Autant dire que je relirai sûrement ce petit bouquin foisonnant ;)

Plaisir de lecture : 7,75/10

le livre de Poche, 6€60, 353 pages