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Tendre est la nuit est l'histoire, largement autobiographique, de la décomposition d'un être fait pour être aimé, trop romantique pour pouvoir résister à son époque, trop tendre, malgré son apparente désinvolture, pour savoir sagement vieillir. C'est plus particulièrement l'histoire de l'amour de Dick et de Nicole, dont nous faisons connaissance à travers les yeux émerveillés d'une jeune actrice qui ne résiste pas au charme de Dick. Ce couple très uni cache un secret. Nicole a été soignée par Dick, médecin psychiatre. L'amour qu'elle a porté à Dick a fait de leur union une nécessité. Un jour viendra pourtant où ils devront se séparer... Mais le lecteur aura vécu avec eux les plus belles années d'une vie de loisir rendue magique par la richesse, les voyages. C'est un extraordinaire témoignage sur la vie d'entre les deux guerres qui nous est offert, un témoignage qui ne va pas sans une douloureuse nostalgie, un livre ensorcelé. Ce roman domine, avec Gatsby le Magnifique, l'oeuvre de Francis Scott Fitzgerald, l'émouvant représentant de la fameuse « génération perdue ». (4°de couverture édition LeLivredePoche)

J'ai beaucoup aimé la candeur de la première partie, quand la deuxième et la troisième se font plus graves. Les émotions, les sentiments sont si doux, si frais, si tendres et emballés, emmaillotés dans une pudeur si neuve, à travers cette jeune héroïne, que j'étais émerveillée devant la virtuosité de l'auteur a composer un tableau si touchant; touches gaies, tristes, mélancoliques, déçues, ambitieuses, tout se fondant sur une toile de talent. Un bonbon dont les saveurs resteraient en bouche un temps déterminé, se chevauchant, s'entre mêlant, créant toujours des contrastés surprenants et touchant ; a la manière d'un parfum, avec une note de cœur, de tête et de fond. Une tasse de thé aux mille senteurs. Un roman savoureux, porté par un titre a son image.

"Ils étaient encore au meilleur de l'amour. Ils étaient remplis d'illusions généreuses, l'un vis-à-vis de l'autre, d'illusions tellement démesurées que la fusion de leurs deux personnalités les entraînait vers des hauteurs où les relations humaines n'avaient plus aucune importance. Ils semblaient l'un et l'autre être parvenus à ces hauteurs-là dans un état de parfaite innocence, comme s'ils y avaient été conduits, malgré eux, par une série d'incidents bénéfiques, une si importante série d'incidents qu'il n'y avait plus d'hésitation possible : ils étaient destinés l'un à l'autre."

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La première partie, où le lecteur adopte le point de vue de Rosemary, cette jeune actrice, où celle ci se fait l'interprète du monde que nous entrevoyons a mesure que se tisse la trame du récit, est plus pure et naïve que la suite du roman. L'idylle que se construit la jeune fille, elle s'en rendra compte elle même, est bien loin de la réalité, beaucoup plus ambigüe et tendancieuse. Mais cette façon d'aborder cet univers m'a vraiment convaincue en cela qu'elle nous fait nous attacher aux personnages ; j'ai été plus sensible a l'histoire de Dick, en deuxième partie, qui arrive comme une réponse a toutes les interrogations du lecteur. Car celui ci est bien conscient de l'ombre qui plane sur le couple des Diver, couple bien trop parfait, idéalisé, aux contours légèrement effacés pour ne pas faire saillie et attire

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l'attention. Qu'a vu Violet McKisco dans la salle de bain de la maison de vacances des Diver lors de leur soirée, clôturant une saison balneaire revigorante d'innocence ? Que cache l'attitude parfois troublante de Nicole ? Peu importe pour Rosemary, Dick est si charmant, elle est si amoureuse, et son bonheur est si grand, que ce serait le souiller que s'occuper de tout ce qui n'y a trait. Et les amis des Diver de tourner, en périphérie toujours, comme complices d'une précaire situation, d'une mascarade si ancienne que même ses protagonistes se sont laissés convaincre. Le passé expliquant les maux du present, le récit de la rencontre entre Nicole et Dick arrive comme démystification. Enfin la clef ouvre la porte jusque là close de ce couple bien étrange.

"Contre le ciel brouillé, où les derniers reflets du jour essayaient de vaincre la pluie, son beau visage ivoire et or était une promesse ; (il y avait) dans ces hautes pommettes, dans cette pâleur transparente, aérienne, sans un soupçon de fièvre, apaisée au contraire, et rafraîchissante, comme l'esquisse du cheval futur que laisse espérer un poulain de race - l'image de quelqu'un qui ne se contentera pas de projeter, toute sa vie, sur des écrans de plus en plus obscurs, ce qu'il était dans sa jeunesse, mais qui s'engage à grandir, au contraire, à atteindre son plein épanouissement. Ce visage-là sera beau à tout âge, même dans l'âge mûr, même dans la veillesse. Il porte tout en lui : le dessin, la structure et l'économie."

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J'ai apprécié chaque partie, chaque esprit insufflé a chacune. J'ai adoré la façon dont il se fondait dans la suivante pour tisser un tout si complexe, si complet, fluide et passionnant pour le lecteur qui peut suivre chaque fil en autant de version et d'interprétation différentes. Je suis tombée sous le charme de la plume de Francis Scott Fitzgerald et sa manière de nous mener doucement à une maturité qui plus tard nous permettra de comprendre ses sous-entendus et ses lumières tamisées comme autant d'indices d'un monde si changeant et troublant qu'il induit des êtres plus faibles, trop doux et naïfs, éprouvés bien trop jeunes dans leurs retranchements pour pleinement en jouir et s'y fondre. De telles personnes nécessitent de grands sacrifices de la part d'autres, illuminés par leur courage d'une flamme hélas éphémère. On ne peut pas demander a un homme de porter deux vies en lui, et nier la sienne.

"On dit des cicatrices qu’elles se referment, en les comparant plus ou moins aux comportements de la peau. Il ne se passe rien de tel dans la vie affective d’un être humain. Les blessures sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer, jusqu’à n’être plus qu’une pointe d’épingle. Elles demeurent toujours des blessures. Il faudrait plutôt comparer la trace des souffrances à la perte d’un doigt, ou à celle d’un œil. Peut-être, au cours d’une vie entière, ne vous manqueront-ils vraiment qu’une seule minute. Mais quand cette minute arrive, il n’y a plus aucun recours."


"C'est souvent plus difficile de renoncer a ce qui blesse qu'à ce qui rend heureux."


Halissa

Pour moi, le problème central réside dans la distinction entre vie professionnelle et privée. Dès lors que la première se mêle inextricablement à la seconde, même pour les raisons les plus louables, il y a déséquilibre ; tôt ou tard, il deviendra si grand, que la personne sera comme fracturée et la cicatrice s'agrandira toujours davantage. L'instinct de survie l'oblige alors a quitter cet état et briser ces chaînes qui étouffent. Plus grande est notre compassion pour le héros lorsque l'on comprend tous les rouages de l'immense machinerie dont il est l'ingénieur et la victime. Le papillon a volé trop près de la lampe qu'il croyait lumière. Mais c'est la que toute la bonté de Dick s'illustre...et cela donne un caractère si doux et mélancolique, résigné, sage, et tendre ! Parfois. A d'autres, Dick est un être humain. Et dans ces conditions quelle réaction ?

"Dick avait toujours regardé le charme comme une force indépendante, qui avait son existence propre - une force qui avait hanté la folie passionnée de la malheureuse femme morte le matin même, et qu'il découvrait de nouveau dans la courageuse élégance avec laquelle ce garçon égaré affrontait à son tour une vieille et sinistre histoire. Dick essayait de disséquer ce charme, de le réduire en fragments minuscules, pour pouvoir les ranger côte à côte, car il comprenait que l'ensemble d'une vie peut différer en qualité des éléments qui la composent.
Mais il comprenait également que, après quarante ans, ce n'est qu'à travers ses divers éléments qu'une vie devient évidente. Son amour pour Nicole, son amour pour Rosemary, son amitié pour Abe North ou pour Tommy Barban, dans ce monde de l'après-guerre, qui avait volé en éclats: c'était chaque fois le même phénomène. Un être s'attachait si étroitement à lui qu'il devenait cet être même. Comme s'il n'y avait aucun choix possible. Comme s'il fallait tout prendre ou tout rejeter en bloc. Comme si, jusqu'à la fin de sa vie, il était condamné à se charger de certains êtres et de leur personnalité, à n'être complètement lui-même qu'autant qu'ils étaient complètement eux-mêmes. Ce qui mettait en jeu un certain principe de solitude: tellement facile d'être aimé, tellement difficile d'aimer."
 

pandaMx 

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Les aventures si rocambolesques des personnages secondaires, dans un cadre mouvant, Tommy Barban, Mary et Abe North, touchent presque à la caricature, une caricature cruelle pour celui qui en est la cible ; une vie pleine, libre et riche n'étant plus permis pour lui, le décalage est d'autant plus important entre lui et ses amis que sa vie s'amenuise.
Et le personnage à l'origine chétif devient plus fort que le semblant de stabilité qu'inspirait notre héros. Les rôles sont inversés, les méandres de la psychologie humaine, toujours plus captivantes. (Mais ce changement de personnage principal est un brin déroutant) Et quand tout se fissure...quelle souffrance aussi pour le lecteur qui a eu le temps de s'attacher aux personnages ! Déjà, dès le départ, on sent quelque chose de cassé, des débris de verre qui crissent sous la plume de l'auteur... 

mellsoylu

Un style très beau, des phrases m'ont habitées. C'est un jeu de miroirs -humains. Et c'est mon moteur, les émotions humaines. Un livre comme ça, qui nous révèle tant, est juste sublime pour moi. Peut être quelques passages un peu longs, mais l'âme du roman m'a touchée, et dans l'ensemble c'est une très belle lecture, foisonnante et riche. Le personnage de Dick est très travaillé, il est véritablement 'sorti du papier', l'auteur a su lui donner un relief certain. Une telle proximité créée par les auteurs, entre lecteurs et personnages, n'est possible que dans les romans, jamais dans la réalité nous pouvons espérer atteindre un tel degré d'intimité...ce fut donc une expérience inoubliable, parmi tant de belles découvertes déjà !

Gema97

"Etre admis, pendant un moment, dans l’univers de Dick Diver était, de toute façon, une expérience inoubliable. Il donnait aux gens l’impression d’avoir avec eux des attentions particulières, de déceler, sous l’amas des compromissions qui l’avaient étouffée depuis tant d’années, ce que leur vie pouvait avoir d’unique et d’incomparable. Personne ne résistait longtemps à son exquise politesse, aux égards qu’il poussait si loin, et de façon intuitive, qu’on ne pouvait les mesurer qu’aux résultats qu’il obtenait. Alors, sans autre précaution, de peur de laisser se faner des relations à peine écloses, il vous ouvrait les portes de son univers. Tant que vous le considériez comme un tout parfait, auquel rien ne manquait, que vous y adhériez sans réserve, il ne travaillait qu’à vous rendre heureux. Mais au premier soupçon, à la première lueur de doute, qui paraissait remettre en jeu l’intégralité de cet univers, il disparaissait à vos yeux, et c’est à peine si l’on se souvenait de ce qu’il avait bien pu dire ou faire."

"Nous avons presque tous, dans notre vie, une période de prédilection, une période héroïque."

"On ne sait jamais la place qu’on occupe dans la vie des gens… Les relations les plus solides s’établissent toujours sur l’envie que l’on a de les faire durer, et la connaissance exacte de ce qui les menace." 

veroniquezmicho 

"largement autobiographique" nous dit la 4°de couv...en effet, voici une courte biographie de Zelda Fitzgerald, femme de l'auteur (france culture) :

"Une vie - festive, folle et tragique - qui se lit comme un roman. Zelda, la jeune fille du Sud, la fille de bonne famille, nait en 1900 à Montgomery en Alabama. Zelda, fille de l'austère juge Sayre, jeune fille délurée, rebelle, admirée et enviée, la tournoyante des bals de Montgomery qui scandalise par ses flirts et ses provocations la société bien pensante. En 1918, Zelda Sayre rencontre Scott Fitzgerald alors en garnison à Montgomery, jeune homme d'origine modeste en quête de gloire littéraire, épris de jeunes filles riches. Après des fiançailles mouvementées, Zelda épousera Scott en 1920 quand il connaitra le succès avec son premier roman "L'envers du paradis". Gloire, argent, le jeune couple fait la une des journaux et ce sont les années folles, dont ils deviennent le couple mythique, années de plaisir, d'excès, de fêtes et d'alcool. Ils sont emblématiques de la génération perdue qui, au lendemain de la guerre de 14, fuit l'Amerique puritaine et la désillusion du rêve américain pour s'étourdir et échapper au réel dans les palaces et les fêtes déjantées de la Côte d'Azur. Zelda devient l'icône de la garçonne des années 20, éprise de liberté et d'indépendance. Scott et Zelda rêvent leur vie, se mettent en scène, se disputent l'intimité de leur couple comme matériau d'écriture, deviennent des personnages de romans sous la plume de Scott. Quand intervient la fêlure? Le couple se déchire, se distend, se jalouse. Car Zelda, à la recherche de sa propre identité artistique veut "s'exprimer" par l'écriture, mais c'est là le domaine et le talent de Scott, par la danse à laquelle elle va s'adonner avec fureur, par la peinture aussi. Zelda se consume dans une quête pathétique."Ma mère avait tous les talent mais pas assez de discipline" dira sa fille unique Scottie. Le destin de Zelda suit la trajectoire de l'époque. En 1929 le Krach de Wall Street fracasse l'insouciance des années 20. 1930 voit le premier internement de Zelda. Zelda l'incontrôlable ne maitrise plus désormais son esprit. Diagnostiquée schizophrène, elle sombre dans l'envers du paradis, subit des traitements inhumains, refait surface, se bat avec lucidité, écrit en quelques mois, alors qu'elle est internée, son roman "Accordez-moi cette valse", sombre à nouveau jusqu'à cette nuit de 1948 où elle meurt brûlée vive dans l'incendie de l'hôpital psychiatrique d'Asheville. Une vie comme un roman qui, à travers ses délires et ses souffrances, dit la quête effrénée du bonheur, le désenchantement, la tragédie de l'existence et l'évanescence du monde."

Plaisir de lecture : 9,2/10