imgres-1

alejandrax

Vous voyez la neige cotonneuse tomber et crisser sous vos pas ? Vous, évitant de trop la salir et d'attenter ce bruit absorbant...eh bien j'ai ressenti cela au début du roman. Peut être est ce dû au cadre, cette île si isolée, solitaire, ce personnage à son image, reclu...je lisais les phrases doucement, précautionneusement, étrangement au final ! Comme la neige, je lisais flocon par flocon, en le laissant fondre dans la bouche avant de poursuivre, afin de conserver le goût de chacun, dissocié. M'imprégner de chaque minuscule fragment...c'était cotonneux, irréel, glacé

Et tout s'installait progressivement...sans bruit dans tout ce blanc silence. 

seems

Le héros s'est véritablement érigé une forteresse de solitude, entouré de nature, coupé du monde pour une raison que l'on ignore. Que fait-il là ? Comment en est-il arrivé à se satisfaire de ce quotidien ? Profondément atypique (vielles chienne et chatte comme compagnon, fourmilière dans son salon, habituelle baignade polaire dans l'eau gelée), on en déduit, avec l'aide de quelques allusions, qu'un événement brutal a soudain mis un terme à sa carrière de médecin stockholmois. Chaque jour, il note consciencieusement les faits sans intérêt jalonnant ses monotones journées, voulant par là se convaincre de sa maîtrise totale de son existence. Mais son projet est compromis. Son amour de jeunesse brave le froid pour le retrouver. La rencontre de ces deux êtres, sur lesquels quarante ans ont passées, est assez unique. Car Fredrik le héros, l'a abandonnée et s'est embarqué pour les États-Unis sans un adieu. Pourtant Hariet n'amène pas de rancœur, ne lui adresse pas de reproches. Elle veut simplement qu'il tienne une promesse, douce et mélancolique, celle de lui montrer un lac de forêt, dont il lui a si souvent parlé, un lac qu'il avait découvert avec son père lors d'un voyage.

rapowke

"Je me suis mis debout et j'ai commencé à préparer du café. Le jour était vraiment levé à présent. J'ai attendu l'ébullition, j'ai compté jusqu'à dix-sept et j'ai éteint le feu pour laisser infuser. J'ai sorti des tasses, j'ai coupé des tranches de la brioche qui avait fini de décongeler. Nous étions comme deux vieux qui s'appretent à boire leur café de milieu de matinée par un jour de semaine ordinaire du mois de janvier. J'ai pensé aux dizaines de milliers de gens qui célébraient au même moment, à travers tout le pays, cette cérémonie rituelle du café-brioche. La notre faisait partie du lot, ni plus ni moins. Mais y en avait-il une seule dont les circonstances soient aussi étranges qu'elle celle qui se déroulait à présent dans ma cuisine ?"

cecimad_

C'est fort, comme si ce cadre épuré renvoyait les émotions et les sentiments en myriades vers le lecteur, les décomposant, les faisant se chevaucher, se dédoubler, englober deux vies si proches avant, si éloignées l'une de l'autre maintenant. Ce brusque renvoi au passé, totalement étranger au lecteur, arrive à l'émouvoir malgré cela, et à s'intéresser, se passionner pour ces deux êtres au bord du gouffre. Et quand notre héros quitte son îlot, on a l'impression de glisser doucement vers le monde extérieur ! Et on hâte de voir le choc entre ce personnage et le monde, monde qu'il a décidé de quitter voici bien longtemps, pour des raisons que nous découvrons progressivement...le paysage s'incruste à l'intérieur d'eux, de la glace recouvre parfois leurs sentiments et figent leurs rapports...

"Les jours sur l'île avaient toujours été marqués par une grande lenteur. Là, j'avais la sensation d'avoir été empoigné par des forces contre lesquelles je n'avais aucune défense."

Et par de petits indices semés de-ci de-là, nous découvrons la personnalité de Fredrik, si bien cachée, congelée, effacée de sa propre mémoire à force de se renier, que même lui en est venu à la méconnaître. Avant un brusque retour à la réalité, une rentrée fracassante à l'école de la Vie !

"Chacune de mes portes intérieures battait au vent, et ce vent, me semblait-il, ne cessait de gagner en puissance."

Quel beau roman, aux antipodes du polar que je croyais commencer (Mankell n'était-il pas réputé dans ce genre ?) ! Et quelle belle fin...
Une lecture froide, mais intime et sensible dès qu'on en brise la glace :)

"J'adore t'avoir ici, lui ai-je dit. Tout est devenu beaucoup plus clair, d'une certaine façon. Avant, quand je me regardais dans un miroir, je n'étais pas certain de ce que je voyais. Maintenant, je sais que c'est moi, et pas un visage entrevu par hasard en passant."

lighter

 

Plaisir de lecture : 19,2/20