Les Winshaws sont l'une de ces familles que l'on n'espère ne croiser que dans les romans. De l'arbre généalogique, rares sont ceux qui ne se montrent pas les auteurs de magouilles, d'agissements crapuleux, de fraudes innommables, ou de mensonges éhontés. Prenant essentiellement racine dans les années 1990, le récit s'intéresse davantage à la troisième génération :

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Tour à tour, ces 6 sangsues à forme humaine, comme les décrira plus tard leur oncle ou père Mortimer, sont mises en lumiere, au cœur de leur routine putride. Il faut dire que cette famille tire les ficelles dans tous les domaines de la société anglaise. Que ce soit Dorothy et ses méthodes monstrueuses d'élevage intensif, Mark incarnant l'hypocrisie de l'industrie militaire en tissant toujours plus de relations avec Saddam Hussein, Henry le politicien corrompu, Roddy le marchand d'art profiteur, Hilary la perfide petite chroniqueuse à la langue de vipère, Thomas le banquier montrant la virtualisation de la City lacunaire, tous sont d'un égoïsme et d'une suffisance insupportables. Bref, des personnages hauts en couleur qui promettent !

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Et au milieu de tout ce guêpier, Michael Owen, le biographe, notre héros, commandité par la tante Tabitha, la folle de la famille, ou en tout cas considérée comme telle depuis la mort de son frère : à ses yeux, le responsable de cette mort tragique lors d'une mission aérienne en 1942 n'est autre que son deuxième frère Lawrence. Elle multiplie alors les tentatives pour prouver sa traîtrise et n'a de cesse de le piéger, dans un fiévreux désir de vengeance. La solution au furieux entêtement de Tabitha s'impose vite au reste de la famille et elle ne sortira de l'asile que pour le cinquantième anniversaire de Mortimer (l'arbre généalogique se révèle très utile pour démêler tout ceci). La réunion de famille tourne mal, Lawrence tue un homme, introduit pendant la nuit dans la demeure. Mortimer, le seul avec sa sœur à ne pas se rendre coupable de coups misérables, supporte de moins en moins sa famille, y compris ses propres enfants, qu'il considère d'un œil cynique et désabusé. Tabitha retourne vite au lieu qu'elle ne quittera quasiment plus désormais, non sans attrister Mortimer qui crut déceler quelques traces de folie dans son comportement. 

Le temps passe, Lawrence meurt, les Winshaws prolifèrent dans leurs activités et se dispersent où le vent du profit les pousse, car ils semblent véritablement partout : les personnages secondaires finissent par tous croiser leur route et tomber dans leurs filets.
La moitié du roman se centre sur l'écrivain Michael, alors qu'il ne quitte plus son appartement depuis deux voire trois ans, qu'il s'enlise dans une vie monotone et plate, ruminant un événement sur lequel le lecteur s'interroge, mais qu'il sent très nettement comme la cause de son état dépressif. Relatant quelques souvenirs, il nous offre quelques pistes, notamment une journée d'anniversaire, celle de ses neuf ans, et une projection interrompue d'un film qu'il gardera en tête plus de trente ans. Si en apparence ces soucis intimes semblent bien éloignés de la tâche qu'il se voit confiée, ils occupent une place prépondérante dans le roman. Sa rencontre avec sa voisine Fiona saura l'egailler et l'éloigner de la morosité, et cette relation tendre et douce équilibre agréablement celles des parasites Winshaws. Mais à quel point il se trouve mêlé à cette famille, cela dépasse largement les apparences !

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Le récit prend rapidement des allures de jeu de piste, mais assez brièvement puisque l'histoire personnelle de Michael prend bien souvent le pas sur la famille Winshaw. Quand un détective fait son entrée, on se délecte de ses aventures rocambolesques, et des pièces qu'il ajoutera au puzzle. Le lecteur se trouve entièrement dévoué au héros, à mesure que son aversion pour cette famille grandit. Michael se trouvant régulièrement victime indirecte de cette famille, ce n'est pas d'un oeil attendri qu'il les considère. L'auteur n'épargne pas non plus le domaine de l'édition, à travers les relations en pointillées du héros avec les maisons d'édition (j'en ai relevé un extrait très révélateur).
Et on est pris dans cette histoire foisonnante qui se tisse au fil des portraits, s'épaissit à l'arrivée de tout nouvel événement, et devient de plus en plus prenante à mesure que les pages défilent. L'auteur nous promène tranquillement mais sûrement, formant une mosaïque de styles littéraires, avançant méticuleusement ses pions et agençant savamment son labyrinthe.
La seconde partie, bien plus courte, quitte ce mode narratif divisé entre portraits et vie du héros pour accélérer l'histoire, la rendre trépidante, haletante, savoureuse ! Comme une apothéose au livre.

On ne peut s'empêcher de ressentir un profond dégoût mêlé d'une inexplicable fascination pour la description d'un monde si dénué de principe et d'humanisme, d'altruisme, ou de n'importe quel sentiment bienveillant envers leurs semblables. Car l'on se doute bien qu'il ne s'agit que d'une caricature déguisée, à savoir plus dénonciatrice que comique. Critique sociale, politique et économique mordante d'une société où des gens au pouvoir rôdent comme des rapaces, humour noir anglais cinglant, farfelu et cynique, ce fut un vrai régal.
Jonathan Coe croise ma route pour la première fois ; des échos sur ses autres romans me laisse présager d'agréables rencontres, parsemées de surprises !

Extraits :

Tout à fait grinçant... :

"J'ai également pris une ferme décision pour le mot "hôpital". Ce mot est exclu de nos discussions : nous parlons désormais d'"unités pourvoyeuses". Car leur seul but, dans le futur, sera de pouvoir à des services qui leur seront achetés par les autorités et par les médecins en vertu de contrats négociés. L'hôpital devient un magasin, les soins deviennent une marchandise, tout fonctionne selon les règles des affaires : produire beaucoup, vendre bon marché. La magnifique simplicité de cette idée m'émerveille."

Je m'en doutais un peu... :

" - Savais-tu que nous avons le projet de supprimer les repas gratuits pour plus d'un demi-million d'écoliers dans les cinq prochaines années ?
- Ca ne sera pas une décision très populaire, me semble-t-il.
- Oh, évidemment, ce sera un tollé, mais ça passera, et il y aura certainement quelque chose d'autre pour préoccuper les gens. L'important, c'est que nous allons économiser beaucoup d'argent et, en attendant, toute une génération d'enfants des familles pauvres et ouvrières aura pris l'habitude de ne manger rien d'autre que du chocolat et des biscuits toute la journée. Ce qui veut dire qu'ils finiront par s'affaiblir, physiquement et mentalement. [...] Un régime de sucreries retarde le développement du cerveau. Nos garçons l'ont prouvé, ajouta-t-il avec un sourire narquois. Et, comme le savent tous les généraux, à la guerre, le secret de la victoire, c'est de démoraliser l'ennemi."

Glaçant :

"- Mais qu'a-t-il l'intention de faire avec toutes ces armes? Je veux dire, une fois qu'il aura remis l'Iran à sa place."
Mark poussa un rire exaspéré. "Henry! Quelle importance, ce qu'il a l'intention de faire? S'il commence à avoir l'air de penser qu'il peut agir contre notre gré, alors nous trouverons un prétexte pour l'attaquer et pour détruire son arsenal. Et puis nous nous remettrons à lui vendre des armes.""

Excellent :

"- Alors... je n'ai guère besoin de vous dire que nous avons un sérieux problème avec ce livre, Michael. Il est franchement diffamatoire.
- Ce n'est pas un problème, répliquai-je. Je peux tout changer : les noms, les faits, les lieux, les époques. C'est seulement une esquisse, voyez-vous, c'est seulement une base. Je peux effacer mes pistes. Rendre l'ensemble pratiquement méconnaissable. Ce n'est qu'un début.
- Hum, fit pensivement Patrick en se tapotant la bouche avec les doigts. Et alors, qu'est qu'il en restera, exactement ? Il en restera un livre à scandale, au ton fielleux et vindicatif, manifestement écrit dans un esprit de malveillance, et même parfois... vous me permettrez de le dire... empreint de futilité. »
Je poussais un soupir de soulagement. « Donc, vous allez le publier ? »
- Je pense. A condition que vous y apportiez les changements nécessaires et, bien sûr, quelque chose qui ait l'air d'un dénouement."

Éd. Gallimard 496p. (682p en ed. folio 9€60) Trad. Jean Pavans.

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