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Entre Londres et Berlin-Est, au cœur de la guerre froide, le contre-espionnage est affaire de complots et de coups durs.
Alec Leamas paraît fini. En tant qu'espion, en tant qu'homme. Une mission mal tournée, un acte inconsidéré ? Peu importe, Leamas est mis au placard, il n'a plus d'intérêt, il est relégué à des missions subalternes. Et rien ne va en s'arrangeant. Le monde de l'espionnage est décidément bien dur. Leamas a vu tout son réseau se faire démanteler, les uns après les autres, ils sont tombés. Sauf lui. Mais que lui reste-t-il ? Même pas une identité, pas une personne en qui compter véritablement. A part Control, son chef dans le contre-espionnage anglais, qui lui propose une dernière mission : se faire prendre, donner l'impression d'être à la merci du bloc de l'Est, et lui vendre des informations...mais Alec détient-il toutes les clés ?

"L'homme qui tient un rôle, non pas aux yeux des autres, mais vis-à-vis de lui-même, encourt des dangers psychologiques évidents. En soi, la pratique du mensonge n'a rien de particulièrement éprouvant; c'est une question d'habitude professionnelle, une ressource que la plupart des gens peuvent acquérir. Mais alors que l'aigrefin, l'acteur de théâtre ou le joueur professionnel peuvent rejoindre les rangs de leurs admirateurs après la représentation, l'agent secret, lui, ne peut pas se payer le luxe de la détente. Pour lui, l'imposture est avant tout de l'autodéfense. Il doit se protéger non seulement des dangers extérieurs, mais aussi du dedans, et contre les plus naturelles des impulsions ; bien qu'il gagne parfois des fortunes, son rôle peut lui interdire l’achat d’un rasoir. Érudit, il peut se voir astreint à ne prononcer que des banalités. Mari et père de famille dévoué, il lui faut, en toute circonstance, refréner son envie de se confier aux siens. Conscient des défaillances qui guettent l’homme vivant en permanence un rôle, Leamas s’était contraint à rester, même quand il était seul, dans la peau de son personnage. On dit que Balzac, sur son lit de mort, s’inquiétait de l’état de santé et de la prospérité de ses créatures. Ainsi, Leamas, sans abandonner rien de sa faculté d’invention, s’identifiait à ce qu’il avait inventé." 

Double jeu de l'espion, rôle qu'il se doit de jouer, métier qui prime sur sa propre vie, dangers qu'il prend, questions éthiques de son métier.... Il s'agit ici d'une pause plus générale dans un récit très anonyme et ciblé, aux dialogues tranchants, un récit qui ne laisse rien au hasard et ne se permet aucune fantaisie inutile. Les descriptions sont à la manière de fiches, où des épithètes s'alignent, donnant les informations clés sans s'appesantir. Un héros qui reste très distant, aucun espoir dans un premier temps de véritablement déceler le pourquoi de son attitude, la cause de ses agissements. Le lecteur est immédiatement embarqué dans l'affaire, sans explication préliminaire, livré à lui même, un peu perdu dans l'histoire qui avance sans lui. Mais pourtant, on est tout de suite pris dans le jeu, et on plonge dans une atmosphère tout à fait singulière, sombre, tendue, énigmatique, intriguante, qui nous fait oublier que nous ne tenons que des feuilles de papier reliées. Les personnages prennent vie, les cadres sont vivants, les lieux paradoxalement emprunts de souvenirs, de poussière à enlever, de secrets à percer. On voyage, on s'interroge, on avance à petits pas, on comprend doucement, pour ne plus pouvoir se dégager d'un récit trépidant.

"Les pulsations désordonnées s'accentuèrent dans sa tête ; la pièce se mit à chavirer. Il entendait des voix autour de lui et des bruits de pas. Des formes imprécises passaient et repassaient devant lui, irréelles, silencieuses. Une voix se mit à hurler, mais pas à son adresse. La porte était ouverte. Il était sûr que quelqu'un l'avait ouverte. La pièce s'emplit de monde, des gens qui vociféraient puis s'éloignaient. Il entendit décroître le bruit de leurs pas. Le rythme de leurs piétinements faisait contrepoint aux battements du sang qui l'étourdissaitent. L'écho s'affaiblit peu à peu et tout bruit cessa. Avec une immense gratitude, il sentit qu'on lui posait un linge humide sur le front et que des mains charitables le soutenaient. Il se réveilla sur un lit d'hôpital, au pied duquel, une cigarette aux lèvres, se tenait Fiedler."

On marche véritablement dans le brouillard complet, on patauge littéralement, mais le jeu en vaut la chandelle, car à mesure que l'on tourne les pages, bien rapidement il faut le mentionner, c'est une affaire tortueuse qui se présente en nous, et en manque total d'information, on suit docilement J.Le Carré là où il veut nous mener. Destination absolument méconnue : on erre, on pense connaître, on se trompe, on repart sur une autre piste, on s'interroge. Le lecteur a l'impression de faire irruption dans une situation où il n'a pas sa place. Car l'auteur enchaîne les rebondissements, change le cadre, amène de nouveaux personnages. Voilà pourquoi il faut s'accrocher, et éviter de fractionner la lecture. Lire d'un trait, c'est le meilleur moyen de plonger ! C'est un roman qui ne se lit pas : il se dévore. Car on intègre les lumières de loin en loin, des faits s'éclaircissent quelques pages après : le lecteur n'est pas dupe, il sent qu'il se trame quelque chose, une affaire dont il est totalement étranger et dont il ignore même les acteurs, les adversaires, les ennemis. Et pourtant il y a des indices, il suffit d'être attentif...

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Qui est vraiment Leamas ? Ashe ? Kiever ? Fielder ? Qui est Mundt, celui dont tout provient, celui qui semble à la source de tout ? Qui sait ? Qui ne sait pas ? Qui croire ? Quelle machinerie est en marche ?
Et au milieu de tout cela...la recherche d'une philosophie de vie, la crainte de tout voir tomber en croyant aux hypothèses avancées par une nouvelle rencontre, à travers Liz, notamment, cette jeune femme, relation fortuite avec notre héros, qui, rompant avec son habitude de solitaire, noue une relation gratuite. Le contact humain est inévitable, il est un besoin plus fort que tout, quelles qu'en seront les conséquences...

"Alors il eut la révélation de ce que Liz lui avait donné, de ce qu'il lui faudrait à tout prix retrouver s'il lui arrivait de retourner en Angleterre: ce souci des petits détails de l'existence, cette foi dans la vie quotidienne, cette simplicité qui vous faisait déchiqueter menu un bout de pain dans un sac de papier pour aller sur la plage le jeter aux mouettes.
C'était cela qui lui manquait, à lui, cette faculté de s'attacher à des banalités. Que ce fût du pain pour les mouettes, ou l'amour, il retournerait en Angleterre le chercher."

La puissance de ce moteur, ce en quoi l'on croit, ce qui fait que l'on avance, un idéal, une idée, une croyance, plus forte que le reste, qui nous pousserait à commettre des actes dénaturés. Ce n'est pas sans rappeler Les Justes de Camus, le combat entre idéal et actes contre nature. L'idéal justifie-t-il tout ? L'espion sert sa cause, et met sa vie au service de cette dernière, sans retour possible, car le souvenir de son métier hante toujours ses gestes, cette habitude de se forger un personnage, cette défense efficace d'effacer tout ce qui caractérise vraiment l'homme derrière l'espion, entité complètement reconstruite sur les atouts, éliminant les faiblesses potentielles.

"- Oh ! Liz, dit-il avec désespoir, je t'en supplie, crois-moi. Je hais ce travail, je le hais, j'en ai la nausée. Mais le monde, l'humanité entière est devenue complètement dingue. Nous sommes des êtres dérisoires...nous ne pesons pas lourds dans la balance. Mais c'est partout pareil, les gens sont exploités, abusés ; des vies entières sont sacrifiées, on fusille, on emprisonne, des communautés entières sont rayées de la carte pour rien. Et toi ! Ton Parti ! Tu crois qu'il n'est pas resté de cadavres sous les fondations ! Tu n'as jamais vu des hommes mourir comme moi le jes ai vus, Liz..."

Ce roman est donc d'une finesse époustouflante, un thriller psychologique basé sur des non-dits, des gestes, où tout est réflexion et perspicacité. L'action est sous-jacente, et sert des idées avant tout; mais elle est bien présente, et dynamite parfois des situations que l'on pensait stables. Les individus sont des pions utilisés avec une adresse inouïe et une cruauté incroyable. Quand tout se dévoile, on est sous le choc, quand tombe la fin, on est subjugué par le talent de l'auteur. Un grand roman. Mon premier roman d'espionnage. Tout un monde à découvrir !

Me voici entrée dans l'univers de John Le Carré.

plaisir de lecture : subjuguant !

John Le Carré, L'espion qui venait du froid, traduit par l'anglais par Marcel Duhamel et Henri Robillot, Gallimard, folio policier, mai 2010, 328 pages, 6,75 €

et en film...

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