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Yoko Ogawa est l'une des plus brillantes romancières du Japon d'aujourd'hui. Ses romans sont traduits dans le monde entier. Elle a obtenu les prix les plus prestigieux de son pays.

Et chez Cachou, tant de billets sur cet auteur. De billets élogieux pour la plupart, conseillant de se laisser tenter par l'aventur, avis que partageaient quelques sites internet.
Comme une promesse dans le vent, comme l'image mentale d'un souffle dans le quotidien.

 

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Tomoko a 12 ans lorsque, toute curieuse et innocente petite fille japonaise, ignorant bonheur de lire et contemplation fortuite, elle s'en va un an chez sa tante, la sœur de sa mère, cette dernière ayant décidé de poursuivre une formation professionnelle au loin, à la mort de son mari. Notre petite héroïne arrive toute intriguée dans la ville d'Ashiya, et rencontre son oncle, avenant, dégageant un charme paisible. Conduite à sa future demeure pour l'année, elle découvre un environnement étonnant d'élégance, protégé de l'agitation urbaine, lové dans un cadre aux accents idylliques. Dans la pelouse du jardin, partiellement cachée par les fourrés, Pochiko l'hippopotame nain vaque tranquillement à ses occupations, sous l'œil attentif du jardinier monsieur Kobayashi
L'animal sait que le lendemain matin sera jour d'école pour la petite Mina, à peine moins âgée que Tomoko, mais si fragile en apparence, du fait de son asthme et de sa silhouette si menue. Cette jolie cousine tient son beau visage de son père, son élégance de sa mère, et arbore fièrement son habit d'écolière sur le dos de Pochiko tous les matins. Sa mère, discrète et gracile figure ombragée de mystères, sa grand mère Rosa dont la nationalité allemande a déjà alimenté les conversations de Tomoko avec sa mère, et madame Yoneda, en charge de la cuisine, la regardent s'éloigner, droites sur le perron de cette maison emprunte d'un calme souverain, calme rompu uniquement les nuits où la toux de Mina déchire l'air et altére l'équilibre des habitants.
Les sorties sont rares, les femmes casanières pour ne pas déranger la petite fille dont la santé si fragile ne lui permet que peu d'activité et la maison se doit alors de se parer de mille et unes attractions : la salle de bain de lumière, toute illuminée de clarté chaude, oú allongées les deux petites filles profitent des rayons ; les étagères couvertes de livres, attendant patiemment leur lecteur, et dont la quantité astronomique aux yeux de Tomoko est démentie par Mina qui fait d'elle sa messagère vers la bibliothèque de la ville ; la chambre de Rosa, qui recèle de trésors accumulés aux fil des âges. Mina guide l'héroïne étonnée dans son monde, entre goûters et lecture, visites à Pochiko et bains lumineux, entre journées d'école et virées à la bibliothèque,
toujours au son du bruit sec des boîtes d'allumettes illustrées qui s'entre choquent dans les poches remplies de la petite princesse de la maison d'Ashiya, dans le souvenir planant du jardin zoologique Fressy, ancienne fierté du lieu.
Les voyages fréquents de l'oncle, probablement à visée commerciale (étant directeur de l'entreprise Fressy, une limonade), les lettres du fils Ryushi partis étudier en Suisse, et l'atmosphère troublante de la nuit nappent de mystère un quotidien qui prend pourtant rapidement un rythme régulier.

 

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De ce récit se dégage une douceur et une tendresse revigorantes, un peu comme les petites bulles d'une boisson crépitante, c'est pourquoi l'usine Fressy de la famille était toute indiquée : c'est cette limonade toute pétillante qui alimente la vie apaisée des habitants de la maison.

Mina et Tomoko tissent rapidement des liens solides, des liens invincibles d'amitié enracinée dans l'enfance.

"Si l'on voulait expliquer en quelques mots qui était Mina, on pouvait dire que c'était une petite fille asthmatique, qui aimait les livres qui allait à dos d'hippopotame. Mais si l'on voulait prouver qu'il s'agissait bien de Mina et de personne d'autre, il fallait dire que c'était une petite fille capable de frotter joliment les allumettes."

 

Et parce que la cuisine est aussi un moyen d'expression tout à fait indiqué, l'on retrouve aussi cette douceur dans cet art, cette tendresse dans un simple plat de nouilles, que madame Yoneda prépare avec attention aux petites filles, liant les souvenirs de Tomoko pour les rappeler à la lumiere de cette nourriture.

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"[…] la cuisine de madame Yoneda était chaleureuse. Même les fines nouilles de blé flottant dans l’eau glacée qu’elle nous préparait au cours des vacances d’été nous faisaient ressentir la chaleur de son cœur.
J’aimais encore plus quand je pouvais cuisiner avec elle. A Okayama, je préparais parfois le dîner à la place de ma mère, mais ce n’était qu’une aide un peu ennuyeuse. Car la même préparation culinaire, dès lors que madame Yoneda s’en occupait devenait une approche de la beauté et une expression de la sagesse."

Et en période de Noël...une belle atmosphère toute douce enveloppe Tomoko et le lecteur, les petits détails habillent chaque recoins, chaque mot du récit.

 

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L'eau comme purificateur, comme filtre, comme métaphore du temps qui coule, eau flouttant la couverture du roman, est largement présent a travers le bassin de Pochiko, la boisson Fressy, la pluie, eau qui semble de temps en temps repoussée par le feu de Mina, dans de rares tentatives, avec ses allumettes qu'elle garde précieusement, avec le bain de lumière et les lampes ; ces deux éléments opposés se rencontrent bien souvent dans une lutte discrète. L'air, symbolisant la maladie, respiratoire, de la petite fille, l'air semble troublé, acquérant une connotation plus ambigüe, puisque son image généralement libératrice, prend la forme d'une prison. Quant à la terre, elle rassure, elle apporte ses bienfaits à travers la nourriture, et la maison, elle prodigue un sentiment salvateur de stabilité et ancre le récit dans une douce litanie.
Mais le temps s'écoule sans trop d'anicroches, des petites péripéties parsemées de ci de là égrènent le roman, reposant, tranquille, comme un long fleuve au fait de son trajet.

 

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La collection de Mina est singulière mais significative. J'ai déjà exposée la théorie farfelue sur les éléments, et rien que par cette expression de mon imagination déjantée aujourd'hui on peut très bien imaginer qu'inventer des histoires aux petits personnages ou animaux peints sur les boîtes d'allumettes aurait été un loisir tout indiqué pour moi si elles avaient croisées ma route. Quand j'étais petite, à peu près à l'âge de Mina quand elle a commencé, j'étais très encline à ce jeu, c'est pourquoi lire ses histoires à elle, sur un éléphant jouant à la bascule, ou à propos d'hippocampes sur un clair de lune, m'a tout simplement enchantée. Et la symbolique de la dernière, le pourquoi de l'attitude de ces curieux chevaux de mer, m'a beaucoup plu. Elle inscrit définitivement le récit dans une douce rêverie, et décrit le personnage de Mina comme un être contemplatif, plein d'espoirs...si innaccessibles, comme des étoiles filantes qui se laissent trop longtemps désirer.

 

"Même si un livre ouvert était retourné sur la table du solarium, Madame Yoneda ne prenait jamais sur elle de le ranger. De l’autre côté des pages, se dissimulait un monde inconnu, et le livre retourné en constituait la porte d’entrée, si bien qu’elle ne pouvait pas le manipuler à tort et à travers. Afin que Mina ne s’égare pas. (...) Plus que n’importe quelles précieuses sculptures ou poteries, dans la maison d’Ashiya les livres étaient considérés comme importants."
"Bientôt, Mina entrait dans la pièce. Lèvres serrées, sans ciller, elle parcourait du regard le dos des livres. Elle allait et venait devant les rayonnages dans le bruit sec des boîtes d'allumettes qui s'entrechoquaient dans ses poches, et bientôt trouvait un livre. Sans se soucier de son chemisier qui sortait de sa jupe, elle s’étirait au maximum, tirait sur le livre qu’elle cherchait à atteindre, le serrait dans ses bras si fins. Allongée sur le sofa, un coussin sur la poitrine, elle ouvrait son livre et partait pour un lointain voyage."

 

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Une autre nouvelle passion qui s'empare de la petite fille et de Tomoko apparaît dans le volley-ball, et les JO de Munich en 1972 constitueront l'occasion pour la famille de se retrouver le soir, pleins d'espoir, dynamisés.
Le sport entre dans la maison, lui donnant une identité nouvelle, un regain de vitalité dans l'été fleuri, dans la chaleur du jardin, sous l'œil endormi de Pochiko.
Mais les aspirations des filles ne dépasseront pas le petit écran : elles ont beau s'essayer avec entrain, volontaires, jamais le ballon ne décrit les courbes si belles des joueurs japonais, ne suit pas le chemin poétique que leur compose Mina, auréolant les actions d'expressions rêveuses et admiratrices.
Alors, j'ai triché, j'ai joué à Retour Vers le Futur et j'ai glissé un œil dans l'almanach : je suis allée fureter sur internet et j'ai regardé les résultats aux JO de 1972 ... Et j'ai souri :))

 

"Je n’oublierai jamais la maison d’Ashiya dans laquelle j’ai vécu entre 1972 et 1973. L’ombre du porche d’entrée en forme d’arche, les murs crème qui se fondaient dans le vert de la montagne, les pampres de la rambarde de la véranda, les deux tourelles à fenêtres ornementées. Cela, c’est pour l’aspect extérieur bien sûr, mais l’odeur de chacune des dix-sept pièces, leur luminosité, et jusqu’à la sensation froide des poignées de porte au creux de la main, tout est resté gravé en mon cœur."

 

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J'ai bien aimé l'atmosphère, je m'y suis sentie bien, reposée, protégée. Les phrases sont justes, elles résonnaient pour moi, elles chantaient, elles m'ouvraient une voie toute douce. Les mots semblaient si légers, si fragiles, si éphémères, j'avais peur de les froisser, je lisais partimonieusement ce récit sensible, délicat et vibrant.  Le titre original s'inscrit d'ailleurs dans cette tonalité : Mina no koshin. Un très beau livre. Très fleuri. Très tendre. Un baume.

La marche de Mina - Yoko Ogawa - 2006 - traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle - Actes Sud - 21€30