"L'histoire de ma famille était une histoire d'eau salée, de bateaux et de crevettes, de larmes et de tempêtes."

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Le héros, Tom Wingo, est issu d'une famille sudiste et semble piétiné par son passé : sa femme Sally, ses trois filles sont telles des marionnettes remuant dans les coulisses d'un spectacle en représentation. Et ce qui se joue perpétuellement sur la scène, ce sont les bribes éparses de son enfance sur l'île Melrose dans le comté de Colleton, Caroline du Sud, moments arrachés à un passé douloureux qui aura modelé le héros et convié ce dernier à parcourir la voie de l'échec et de la désuétude. 
Car sa famille a semé en lui mille graines d'amertume, même si son frère Luke et sa sœur jumelle Savannah seront demeurés ses alliés fidèles. Tous trois tisseront en effet des liens très forts, en réaction à l’attitude de leurs parents, violence soudaine chez le père, quête vaine de la reconnaissance sociale chez une mère déçue par son statut.
C'est d'ailleurs ainsi que s'ouvre le roman : Savannah, auteur de poèmes tourmentés aux accents essentiellement autobiographiques, tente une nouvelle fois de s'ouvrir les veines, et Tom notre héros, est immédiatement appelé depuis sa maison, où on le découvre assez morose et perdu, cynique et froid, entièrement tourné vers son passé : sa mère Lila, au fait des nouvelles, le visite, et il s'ensuit un dialogue porc-épic, c'est à dire parsemé de piquants et de petits poignards, où chacun s'emploie à égratigner l'autre, se complaisant dans cette joute masochiste puisque leurs liens sont tels que leur souffrance et leurs répliques, qu'elles soient lancées ou reçues, provoquent immanquablement la souffrance des deux. Au coeur de cette joute, la disparition de Luke plane, comme les espoirs torturés de la mère à l’époque. 
Du fait de l'omniprésence de l'image maternelle dans la tête de Tom, tournant encore et encore sa rancœur, on commence à déceler le nœud du problème. Et quand le héros décide de rester quelques semaine à NY, abandonnant femme et enfants, pour raconter son histoire familiale à la psychiatre de Savannah, on comprend que ce nœud va être étudié sous toutes les coutures.

« De mon père, j’avais hérité un certain sens de l’humour, la dureté au travail, la force physique, un caractère dangereux, l’amour de la mer, et le goût de l’échec.
De ma mère je reçus des présents infiniment plus sombres et plus précieux : l’amour de la langue, la capacité de mentir sans remords, un instinct meurtrier, la passion de l’enseignement, la folie, et le romantisme du fanatisme.»

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Lila Wingo est une femme déchirée depuis son mariage. Profondément orgueilleuse, sûre du poids social qu'elle devrait avoir, elle ne vit que dans l'apparence et le factice. Mais épouser un Wingo fut la pire insulte à son caractère, l'illusion qui lui coûta le plus cher : son amour de l'argent et son ardent désir d'ascension sociale sont irrémédiablement sacrifiés. Mortellement humiliée au fond d'elle même, voyant en ses enfants l'emblème de sa malchance et de l'échec, elle restera, malgré quelques instants où le doute serait presque envisageable, tacticienne et manipulatrice, mais son intelligence modèlera toujours les apparences pour tromper son entourage et voiler par instants ce qui la brûle et la ronge. Il ne s'agira pour elle que d'un vain combat au fil des années, aux multiples obstacles tous érigés par son mari bourru, maladroit et naïf, pêcheur de crevettes, ce qui représente pour Lila la pire atteinte à sa diginité. 

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Pourtant cette vocation constitue  pour Henry sa seule véritable passion, le seul domaine où un quelconque talent vient enfin le couronner. En temps de glorieuse saison, la pêche est formidable, et sur l'eau, il se montre sous un jour tout autre, l'image du père parfait pour ses enfants. Mais le mépris de Lila pour cette profession finira d'user le père, qui tentera toutes les combines et les opérations malheureuses pour amener un revenu gagné de manière plus honorable, plus conforme aux aspirations de sa femme, entreprises qui échoueront toutes et assureront la constante précarité du foyer, comme la constante déception de Lila ; elles nourriront jour après jour un plan qu'elle convoite et mettra à exécution alors que tout semble parti en lambeaux, mais qu'un calme enveloppe, toute dangerosité à jamais balayée, puisque la puissance du père est révolue devant ses enfants, ne laissant que la pitié. Et quand l'ultime trahison sera commise, plus de rédemption, les sombres marais de Colleton cracheront à nouveau leur fiel, les cœurs se révolteront, et les maillons d'une chaîne déjà fragile voleront en éclat.

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La famille est finalement omniprésente : le grand père fanatique religieux, la grand mère férue de voyages, partie en tour du monde et tout juste revenue après des années de désertion, fuite aboutissant, avec le concours du grand père aux préoccupations chronophages, à la catastrophe nommée Henry Wingo, le père du héros.

Ce roman est donc avant tout un roman sur la famille, sur cette loyauté que la mère distille dans l'âme de ses enfants, loyauté qui leur dictera de taire des pans entiers de leur passé. Ce silence planant dans leur âme, ce goût de l'oubli, on le sent au travers des blessures qu'ils portent en eux, et plus particulièrement dans la folie de Savannah. "La vérité n'est jamais que ce dont on a décidé de se souvenir." mais au détour des dernières pages, toute la force de cette famille rejaillit de manière spectaculaire. 

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"Chez mon père, les affaires constituaient à la fois une maladie et une fuite en avant ; un mal incurable, une forme de bluff permanent et d'autodestruction (...). Ce n'était pas son défaut cardinal - de ceux là, il avait une bonne douzaine - mais ce fut certainement le plus dramatique, celui qui maintint sa famille dans une constante précarité. Sa confiance en lui-même était endémique et incorrigible. Pour se protéger, et pour nous protéger, ma mère mania la ruse pour ce qui était de l'argent, et les cachotteries pour ce qui était de lui. Ils minèrent totalement la superstructure de leur amour fragile par une vie entière d'échappatoires et de subterfuges. Chacun d'eux devint expert dans l'art de détruire le meilleur de l'autre. Par certains côtés, leur mariage était à la fois classique et emblématique de l'Amérique. Ils furent d'abord des amants pour terminer en ennemis implacables et irréductibles. Amants, ils donnèrent vie à des enfants ; ennemis, ils firent des enfants abîmés et meurtris."

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La ville de Colleton est au centre de toutes les scènes, et la première phrase prend toute son ampleur au fil des pages : "Ma blessure a nom géographie." Aussi bien l'île Melrose où ils ont grandi, que l'archipel d'îles du comté de Colleton, et surtout le Sud, la Caroline du Sud, cet État virulent à la mentalité sudiste si particulière et si étudiée dans la littérature ; Pat Conroy est une voix supplémentaire à ce chapitre, une belle voix grave et riche, tannée au soleil sudiste, érodée par le fleuve, épousant et révélant les principes du Sud, ce Sud que Savannah décrira comme fatal à ses frères et préfera New York. Comme me l'avait déjà montré Scarlett O'Hara dans Autant en emporte le vent, et comme Luke aujourd'hui l'illustre, la terre, la propriété terrienne, est le bien le plus précieux pour un sudiste. Si le nombre de pages joue sur les personnages comme l'érosion sur la roche, cela permet de mettre en relief des principes immuables ancrés en eux, et celui ci en est un des plus importants.

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"Notre vie dans la maison du bord du fleuve avait été dangereuse et novice, pourtant, nous nous accordions à lui trouver des aspects merveilleux. Elle avait en tout cas donné des enfants extraordinaires et vaguement étranges. Notre maison avait été un terreau pour la folie, la poésie, le courage, et une loyauté à toute épreuve. Notre enfance avait été dure, mais constamment passionnante. Malgré toutes les accusations terribles que nous pouvions porter contre l'un et l'autre de nos parents, ce qui les rendait différents des autres nous avait vacciné l'âme contre les ravages de l'ennui et de la morosité. À notre propre surprise, Savannah et moi étions prêts à dire que nous avions eu les pires parents, mais que nous n'en aurions pas voulu d'autres."

Les phrases sont très belles, emplies d'un souffle rare les gonflant, les modelant, pour leur donner corps et se mouvoir selon d'originaux tracés. Mais cette introspection éveille presque une réticence en moi, comme si elle était forcée et non guidée, régulièrement prise en otage au lieu de la laisser s'insinuer à travers les mots pour en révéler tout le miel. Ici cette introspection dans les personnages m'a semblée prisonnière du gangue des mots, qui lui dessinaient un chemin trop sévère et répétitif, employant les mêmes métaphores, les mêmes structures, dans un effet certes beau et riche, mais un brin redondant et scolaire. 
J'ai été en carence de naturel, de spontané. D'intimité saisie au tournant d'une phrase, au crépuscule d'un point, à l'aube d'une majuscule. De petits éléments anodins placés sur un sentier où quelques herbes folles effleurent le visage de temps en temps, sans arrière pensée. 
J'ai eu la sensation d'un froid carcan, d'une rigole métallique où chaque goutte du torrent de lamentation du héros résonne et dont l'écho se répète à l'infini, interférant en des sons parfois dissonants.
Des bonds dans le temps égrènent les pages, et les personnages auxquels on se raccroche, à savoir le héros enfant, son frère, sa sœur et ses parents, semblent presque figés, touchés eux aussi par cette sorte d'austérité qui filtre au travers des mots. 
Les rails me semblent trop imposants, j'avais envie des fois de saisir la plume du romancier pour la faire dévier et sortir des sentiers battus, quitter le schéma qu'il semble avoir si bien appris...

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Et le héros ne s'éloigne jamais des eaux troubles dans lesquelles il s'embourbe depuis sa plus tendre enfance, là où son père au comportement paradoxal, violent puis aimant mais toujours brutalement, l'a placé. Il navigue sur la même minuscule parcelle d'eau, en refait le tour maintes et maintes fois, sans se lasser, pour contempler, encore et encore, les envolées ratées de sa vie et leurs origines profondes.
Encore et encore, les relations conflictuelles de ses parents, les lubies de son père, celles de sa mère, sa fascination, ses sentiments contradictoires pour cette dernière. Rien n'est simple, limpide, tout est tourmenté, comme si l'auteur s'était appliqué à suivre des chemins tortueux pensant s'accorder l'admiration du lecteur.
Mais parfois un brin de simplicité permet de souffler et de mieux apprécier la suite, de se poser, de presque discuter un peu avec les personnages en les prenant en aparté. 
Car sinon, ils foncent, déchainés, ils avancent ou se tourmentent prisonniers de leur cercle vicieux, accélérant, se complaisant dans leurs course effrénée... 

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Décidément Tom Wingo n'est pas le personnage le plus passionnant pour  moi, il ne sert qu'à donner encore plus de relief aux autres, tâche honorable, mais un peu fade. Son peu de passion, de conviction, son rôle passif, même devant la belle psychiatre, acceptant tout, refusant de se battre, docile, plat, m'a irritée parfois, surtout en confrontation de son frère Luke. J'ai été triste qu'il fasse preuve d'autant de docilité, courbant l'échine, refusant d'occuper une place charismatique et forte, aux côtés de Luke. Il ne sait pas qui il est véritablement, comment se placer, il n'arrive pas à ranger son passé pour s'y appuyer, mais s'aide du présent pour retrouver sans cesse ce passé douloureux. Il vilipende sa vie, et se complait dans son vœu d'"ordinarité".

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Et à partir de la 600ième page, j'ai commencé à lire frénétiquement...déjà le temps s'y prêtait, les circonstances, et je ne l'ai plus lâché pendant 150 pages, lecture rythmée par les clapotis de la piscine et les soupirs de mon chat terrassé par la chaleur. Oui parce que d'habitude, lire plus de 30 pages d'affilé m'est presque impossible, j'ai besoin de beaucoup de pauses comme s'il me fallait digérer ces pages, de les coucher dans ma mémoire, laps de temps indispensable, travail subconscient qui m'est nécessaire, sinon l'oubli engloutit le tout, et tout se mêle s'entremêle en une sorte de purée immonde. Mais là, ce fut un peu comme un miracle, et je lus, je lus, infatigable, assoiffée, parce que j'attendais tant de ce bouquin, que je sentais enfin une petite pointe vraiment passionnante, et qu'il me fallait la saisir avant qu'elle ne s'évapore. Mais heureusement elle ne s'est pas évaporée, elle a continuée, a pris de l'ampleur et s'est majestueusement déployée : j'étais captivée. Des obligations m'ont coupée, puis j'ai repris.
Mais je parle, ou plutôt j'écris, j'écris, mais que je vous indique un peu pour vous donner un peu de substance : on découvre enfin un peu plus le personnage de Savannah puis de Tom, car avant l'objectif était vissé sur Tom. A ce moment, celui ci est devenu spectateur, auditeur plutôt, écoutant ce qui est advenu de sa sœur, ce qui a fait qu'elle en est arrivée là.

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Il m'aura fallu le temps de m'installer confortablement, et, même si j'ai gardé, j'ignore pourquoi, une certaine réserve et une distance me séparant inlassablement des personnages, j'ai réussi à tenter quelques incursions dans leurs sentiments, et à m'identifier, à de rares instants, à leur vie. J'ai particulièrement apprécié les moments de candeur des trois enfants, la rencontre entre Tom et Sally, les longues discussions de Tom dans le cabinet de la psychiatre de Savannah ; en effet, le présent est dans notre siècle, et quelques péripéties-parenthèses allègent le récit du passé.
Un parallèle s'est pourtant immiscé dans ma tête, et s'est profondément attaché, si bien qu'il est venu se rappeler sans cesse à moi, c'est celui des Mulvaneys de Joyce Carol Oates. Une même ambiance de tragédie familiale, de descente aux enfers, de déliquescence héréditaire.
Il s'est donc trouvé un certain nombre de pages où j'ai trouvé ce roman captivant mais où je n'ai pas apprécié son ambiance à sa juste valeur. Trop de repli sur soi même et de tragédie. Trop de souffrance contenue et d'allusions à cette mort dans l'âme que transporte chaque Wingo. On se complait trop à mon goût dans ce drame tissé de mille éclats de verre déchirant l'étoffe familiale, aux contrastes infinis amenés par les nouvelles dissonances d'une énième tragédie toute neuve.

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Parcourant les dernières pages, je reconnais à ce roman une force rare, une intensité riche et secrète, enfouie au cœur des mots, même si ceux ci m'ont parfois laissée désorientée ou insensible. Le thème de la Mémoire interroge, nous cherche et nous examine au travers de cette histoire, et si certains passages m'ont semblés superflus et redondants, je salue les autres qui m'ont fait vibrer et ressentir ce pourquoi j'aime les livres, m’y plonger et savourer leur puissance. 
Il se prononce des diatribes mordantes, des discours émouvants, des conversations tourmentées, il se joue des scènes mélancoliques, sourdes de colère, tragiques ou virulentes, puisant dans une richesse de sens comme un nectar caché sous ce gros pavé, où chaque phrase semble être un fil tiré de ce liquide mirifique, où chaque mot traduit son ampleur et ses contrastes, où chaque personnage illustre ses mille courants.   

Alors quel commentaire contradictoire ! Je ne sais plus quoi rajouter, je ne sais plus quoi défendre encore, quoi louer, quoi déplorer. Je ne sais plus...alors je vous laisse avec cette belle (et longue...) contradiction, née de ce roman qui a su tour à tour me saisir et me lâcher, au rythme de la marée. Mais je retiens tout de même une grande beauté dans les dernières pages, et une description fine, précise, minutieuse et multiple, d'une entité qui nous régit tous au plus profond, la famille.