imagesÇa y est, nous avons été présentés. Apparemment ce n'était pas du goût de Henning Mankell qui m'a trompé deux fois d'affilée en me mettant entre les mains des romans qui n'avaient rien à voir avec des polars : Comédia Infantíl et Les Chaussures Italiennes. C'était un peu fort de lire un célèbre maître du Polar et de ne pas voir un seul détail relatif au genre en prenant deux romans au hasard. Quand j'entendais toutes les éloges faites à sa série policière, je me suis dit qu'il ne s'en tirerai pas comme ça, et que la prochaine fois, je lirai la quatrième de couverture et je me renseignerai bien.

Chose faite, Kurt Wallander de Ystad (Suède) et moi nous sommes donc enfin serrés la main et avons fait connaissance.

Mais malheureusement ça tombait particulièrement mal car le pauvre avait beaucoup de pain sur la planche et rarement une minute à m'accorder.
Il faut dire qu'à sa décharge, ça n'a vraiment pas été la joie au commissariat d'Ystad, Suède.

Vous n'avez qu'à juger par vous même : 

- Un homme, Tynnes Falk, mort devant un distributeur banquaire, et un fugitif tour dans ses pensée nous apprenant que ce type a quelque chose qui cloche, et un grand projet pour le monde
- deux adolescentes, 14 et 19 ans, Eva Persson et Sonja Hockberg, perpétuent un meurtre crapuleux contre un chauffeur de taxi : au marteau et au couteau, de quoi se demander dans quelle ère on entre

(je ne voudrais pas trop vous en dire mais tout est déjà rapporté sur la 4 eme de couverture et il ne s'agit vraiment que du début début)

- Sonja réussit à s'évader du commissariat et son corps est retrouvé dans un transformateur à haute tension, acte qui souligne combien malades sont ces gens
- Le corps de Tynnes Falk est volé de la morgue et réapparaît sur le lieu de sa mort, deux doigts et les vêtements en moins. Charmant.  

Et aucun lien pour ficeler le tout, aucun indice pour établir quelques pistes. Kurt et moi étions vraiment désespérés. Et moi d'autant plus qu'il m'a confié ses doutes et sa fatigue quant à son métier, son rythme de travail d'enfer : j'avais beau l'appeler, ça sonnait occupé, il ne revenait à l'appart que vers 2h du matin, épuisé, hagard, sans un regard pour moi. Et quand miracle il refaisait surface plus tôt en soirée, immanquablement, un coup de fil le rappelait et le réexpédiait là bas. Rien à faire, son travail c'est sa vie, et en fait il n'a pas trop le choix. 

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Même si le personnage du policier fatigué et en plein doute sur lui même et son avenir dans une société qui évolue à une vitesse vertigineuse est un lieu commun, Kurt Wallander m'a semblé bien sympathique et très humain, lucide, acceptant ses faiblesses. Ce n'est pas un surhomme, et lorsque des troubles à l'intérieur même de son équipe se produiront et le toucheront personnellement, il aura du mal à redresser la barre, ses pensées seront en tourbillon constant et au plus profond de lui, il se sentira trahi, seul, et désemparé. Sa solitude est tellement grande, que j'aurais aimé être près de lui pour le soutenir, car quoi qu'il fasse, on a l'impression d'un mur qui le sépare des autres et le blesse à chaque fois qu'il essaie de le franchir. C'est une situation cruelle pour n'importe quel être humain.

Si Mankell s'attache à nous faire partager les sentiments de son héros, il nous décrit les autres personnages également, au travers des relation entretenues entre Wallander et eux. J'ai eu tout de suite bon impression de certains collègues comme Ann Britt, qui elle aussi doit faire face à de nombreuses houles dans sa vie personnelle, ou Nyberg, bourru, râleur, mais toujours présent, compétent, honnête, direct. Avec Wallander, on a parfois envie de se jeter sur d'autres qui se montreront perfides et fallacieux.
Mais une fois tout ceci dit, on se demande quand, finalement, l'auteur parvient à nous donner toutes ces précisions sur la vie de Kurt Wallander, car l'intrigue est particulièrement touffue et étendue, pleine de ramifications, et les policiers ne savent plus où donner de la tête. Ça nous a donné beaucoup de fil à retordre, et sans l'aide d'un jeune hacker, ça aurait été mission impossible ! Tous ces morts arrivent et repartent, ressurgissent, mystérieusement, inexplicablement, désespérément. Et Wallander de se triturer l'esprit en quête d'une quelconque logique. Et le lecteur de lire de lire de lire de lire dans l'espoir vain de déblayer tout ce fourbis et de parvenir à quelque chose. Car rien ne va, tout se contre dit : 

- les filles qui témoignent, placides, indifférentes, glaciales, de marbre
- la chambre de Sonja, rose, pleine de peluches, comme celle d'une petite fille, si ce n'est l'affiche L'avocat du diable au fond de son armoire
- une piste au bout du monde
- et bien sur tout ce monde informatique complètement hermétique à Wallander

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A un moment, le lecteur en sait plus que le héros. Alors je tirais Wallander par la manche, j'avais beau faire des pieds et des mains pour lui montrer le chemin, rien a faire, il continuait droit dans le mur. Il a bien du me sentir à un moment, c'est sur, pour qu'on y arrive ;)

C'est un roman sur ces murailles invisibles dans le monde du virtuel, qui illustrent toute la vulnérabilité de notre société actuelle, point sur lequel le romancier revient bon nombre de fois. Si tout est bien orchestré, il s'agit tout simplement de l'écroulement de cette société.
Et ce groupe de personnes impliquées ont savamment agencé leur plan et placé leurs pions précautionneusement. Elles vont jusqu'à s'infiltrer dans les moindres interstices pour exploiter les failles, grâce à la toute puissance de l'informatique. Effrayant. Diabolique.
Ce roman date de la fin des années 90, donc ce monde virtuel est encore à ces balbutiements par rapport à aujourd'hui où son déploiement est phénoménal. Ce qui fait d'autant plus peur quand on lit la postface de l'auteur : 

"Je soupçonne que les événements relatés dans ce livre ne vont pas tarder à se produire."

En bref, c'est un bon polar, aux accents tranchants, sombres, aux aspirations ambitieuses tant au niveau de l'histoire, que du héros, l'une et l'autre se coordonnant et s'équilibrant d'une manière qui m'a séduite. Si ce n'est pas un coup de cœur (je ne pense pas en avoir un souvenir impérissable), c'est un roman bien mené qui m'a tenue en haleine plusieurs soirs de suite !