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Le Professeur est décidément un individu pour le moins particulier : couvert de petites notes comme dans un cocon, seul moyen qu'il a trouvé pour pallier à sa mémoire de 80 minutes, il vit seul dans un pavillon, et ne consacre son temps qu'aux mathématiques. Suite à un accident de la route, les conséquences cérébrales aboutissent à une mémoire dotée d'une cassette très courte de souvenirs, mis à part ceux antérieurs à l'accident, intacts : les nouveaux souvenirs s'enregistrent sur les anciens, avec une exactitude décourageante.

La narratrice arrive dans sa vie sous la qualification d'aide-ménagère, ayant en charge ses repas et le ménage, mais comme on s'en doute, leur relation seront bien plus épanouies et ne se bornera pas à des considérations essentiellement matérielles.

"Peu après avoir commencé à fréquenter le pavillon comme aide-ménagère, je découvris que le professeur avait l'habitude, lorsqu'il était plongé dans la confusion parce qu'il ne savait pas quoi dire, de proposer des nombres au lieu de mots. C'était le moyen qu'il avait trouvé pour échanger avec les autres. Les nombres étaient la main droite qu'il tendait vers l'autre pour une poignée de main, en même temps qu'ils lui servaient de manteau pour se protéger."

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Elle découvre l'univers du professeur, celui l'entourant - un environnement très dépouillé, réduit à l'utilisation la plus simple et rudimentaire - puis celui où il vit véritablement - celui des mathématiques, des démonstrations, des théorèmes, où se niche son amour pour les nombres.

"- Essayons d'écrire la liste des nombres premiers jusqu'à 100. 
A la suites des exercices, le professeur écrivit avec le crayon de Root :
2, 3, 5, 7, 11, 13, 17, 19, 23, 29, 31, 37, 41, 43, 47, 53, 59, 61, 67, 71, 73, 79, 83, 89, 97
C'etait pour moi un prodige de voir, à n'importe quel moment et dans n'importe quelles circonstances, les chiffres apparaître aussi aisément sous les doigts du professeur. Je me demandais avec émerveillement comment il pouvait ainsi conduire en bon ordre des nombres de toutes espèces, alors que, tremblotants et fragiles, ils n'étaient même pas capables de tourner le bouton du gril électrique."

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A vrai dire, on peut se montrer à la fois compatissant envers la narratrice, dont la patience doit être infinie pour se représenter chaque jour au vieil homme et se soumettre au même rituel, regagner sa confiance en un temps de plus en plus court pour aller au delà, admettre qu'il ne conserve aucune trace des événements de la veille. En même temps, ce vieil homme inspire une grande pitié, mais aussi une grande tendresse, à la narratrice, comme à son fils de 10 ans, comme au lecteur qui entre doucement dans cet univers paisible. Car il s'agit d'un homme très bon, réservé, silencieux et sage, à l'humeur apaisée, en perpétuelle recherche de calme. C'est avec une grande poésie que se tisse, malgré le rempart de la mémoire, une complicité digne des plus grandes amitiés. La condition d'aide-ménagère de la narratrice n'interfèrera pas du tout dans ce beau partage, cette harmonie délicieuse et sereine ; ce doit être un autre marqueur de la philosophie japonaise si différente de l'occidentale : un profond respect se dégage du récit, dans tous les recoins des plus simples étapes de la vie.

"Je crois que c'est sans doute parce qu'il y avait là une sorte de quiétude que je n'avais jamais ressentie jusqu'alors. Une quiétude qui n'était pas simplement absence de bruit, mais accumulation des couches de silence qui remplissait le coeur du professeur lorsqu'il errait dans la forêt des nombres, un silence inviolé. Un silence limpide, comme un lac dissimulé au fond d'une forêt."

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La plume de Yoko Ogawa est fidèle à elle même, et c'est un thème récurrent chez elle que le sport, aussi, ici aussi, il transparaît sous la forme du base ball, passion qui réunit le fils Root et le professeur. C'est singulier d'entrer dans cet univers lorsqu'on en est totalement étranger, et cette sensation d'inconnu, je l'avais déjà rencontrée dans La Marche de Mina. Des termes qu'on ne saisit pas, des phrases entières même, mais cela reste dans le cadre du récit, et ne vient que très brièvement. En fait, cette incursion dans une passion étrangère procure une impression de voyage et de découverte que j'aime tout particulièrement dans les livres : l'auteur ne s'embarrasse pas de lisser son histoire et de la rendre si anodine qu'elle en devient absurdement superficielle ; il ne s'adapte pas au lecteur, mais laisse au contraire le lecteur suivre les méandres des contours des personnages, leurs passions, leur état d'esprit, ce qu'il ont envie de partager, autant avec les autres personnages, qu'avec

l'observateur discret derrière les pages - le lecteur, qui, au delà de la signification de phrases dont l'intérêt serait nul prises littéralement, s'imprègne de l'atmosphère du passage, et l'intègre directement à sa conception des différents protagonistes : Yoko Ogawa étoffe ses personnages avec le sport, et donne une tournure originale, sympathique, fraîche, presque subjective car on a la sensation d'un lien particulier entre l'auteur et ses créations fictives, lien qui s'élargit alors au lecteur. J'ai tout simplement apprécié le rythme de ces phrases sorties un peu de nul part pour moi (le base ball m'est complètement inconnu), aimé cette petite disgrétion dans un schéma simple mais plein de candeur. 

"Il traitait Root comme un nombre premier. De la même manière que pour lui les nombres premiers constituaient la base sur laquelle s'appuyaient tous les nombres naturels, il pensait que les enfants étaient un élément indispensable pour nous, les adultes. Il croyait que c'était grâce aux enfants qu'il existait ici et maintenant."

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Le thème atypique principal reste les mathématiques, plus particulièrement les nombres. Ils forment comme le "carnet de Dieu", une "dentelle" des plus fines, des plus élégantes, mais impalpable et invisible. Ce qui intéressant, c'est le respect du professeur pour les petits riens de la vie quotidienne, au regard de l'extrême complexité de ses travaux. Les plus petits aspects de la routine captent eux aussi cette beauté qui ne semblait qu'exclusive au nombres. Mais il s'agit d'un véritable héritage, un monde sécurisé d'une beauté insoupçonnée au premier regard. L'humanisme du professeur est si touchant, la manière dont il fait découvrir cet univers à la narratrice et à son fils est représentative de son art de vivre : le calme, le bonheur de partager une vérité quelle que soit son importance. Toujours encourageant, joyeux, entraînant, respectueux, ce professeur est un personnage terriblement attachant. 

"Une démonstration véritablement juste forme un équilibre harmonieux entre la souplesse et une solidité à toute épreuve. Il existe tout un tas de démonstrations qui, même si elles ne sont pas fausses, sont ennuyeuses, grossières et irritantes. Vous comprenez ? De la même façon que personne n'est capable d'expliquer pourquoi les étoiles sont belles, c'est difficile d'exprimer la beauté des mathématiques."

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L'écriture de Yoko Ogawa se résume par une plume candide et subtile, d'une extrême fraîcheur, d'une grande sensibilité et tendresse, couvrant la vie quotidienne, mais aussi ces petits grains plus tangibles des passions atypiques, le sel de l'existence : décrivant sur le même plan les petits entrelacs du quotidien, les petites particularités, les curiosités des existences comme leur plus simple expression, elle parvient à saisir la Vie et la contempler comme une grande et belle chose élégante mais simple, aux caprices candides, et aux contours mouvants. L'originalité de ses écrits et leur délicatesse en font une lecture d'une douceur peu commune. Cette parfaite alchimie procure un sentiment de plénitude, de bonheur calme, de ces bonheur qui nous imprègnent et rejaillissent au quotidien, au détour d'un sourire.

"C’est justement parce que cela ne sert à rien dans la vie réelle que l’ordre des mathématiques est beau. Même si la nature des nombres premiers est révélée, la vie ne devient pas plus aisée, on ne gagne pas plus d’argent. Bien sûr, on a beau tourner le dos au monde, on peut sans doute trouver autant de cas que l’on veut pour lesquels les découvertes mathématiques ont fini par être mises en pratique dans la réalité. Les recherches sur les ellipses ont donné les orbites des planètes, la géométrie non euclidienne a produit les formes de l’univers selon Einstein. Les nombres premiers ont même participé à la guerre en servant de base aux codes secrets. C’est laid. Mais ce n’est pas le but des mathématiques. Le but des mathématiques est uniquement de faire apparaître la vérité."

 

La formule préférée du professeur, de Yoko Ogawa
Titre original : Hakase no aishita sushiki
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle 
Actes Sud Babel (2008) - 246 pages 

Je viens de découvrir qu'il existait un film... !

 

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Hakase no aishita sûshiki (2006)
Réalisateur : Takashi KOIZUNI
Genre : drame, adaptation Yoko OGAWA
Année : 2006
Musique : Takashi KAKO

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