Le jour des résultats.

Le jour où chaque détail compte, où chaque petite réflexion quotidienne est marquée d'un arrière goût de périmé : comme si, à la fin de la journée, une vie prend fin, effacée par la suivante qui commence.

Où l'on compte les heures. Surveille internet et les actualités du site en question. Fait tout avec minutie. Les doigts qui tremblent légèrement dès que la dernière heure s'entame.

J'ai choisi de me rendre sur le lieu de l'affichage (la fac tout simplement), lieu familier mais qui, bardé de tout ce monde, paraît subitement affreusement étranger. Eh bien c'était ça, pour moi, le jour des résultats du concours de médecine.

Car c'est l'achevement d'une année de sacrifice, de combat, de lutte avec soi-même, l'avénement d'une nouvelle vie. On voit dans sa tête défiler les instants les plus douloureux, on se demande si ils sont vraiment derrière nous, s'ils ont servis, s'ils sont les fondements du fol espoir qui nous peuple...tant de choses auxquelles on a du renoncer toute l'année...tant de travail...tant de volonté mise à l'épreuve. La P1 est une année TRES difficile.

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Le temps menaçant. Les chuchotements. Et l'attente. Face aux vitres contre lesquelles notre destin sera scellé.

Mais oui, c'est aussi dramatique que ça ! Classé, tu seras médecin au bout de tes études, la certitude du doctorat. Recalé, tu redoubles ou pire si il s'agit de ton année de doublant dans ce cas tout espoir est anéanti et la réunion de réorientation du lendemain devient ta seule sortie. Autant dire que ce sont des paroles en apparence détendues mais des regards anxieux que s'échangent les P1 (ou PACES première année commune aux études de santé). 

Surtout que l'on est pas vraiment habitué à tout ce monde car ce qui fait la particularité de notre fac de Grenoble ce sont les cours sous format DVD : seul(e), face à son ordinateur, terré dans son appart (moi) ou en grappe à la BU (beaucoup), sur les bancs des parcs (moi, à la fin), ou dans l'herbe sur le terrain de la fac, chaque endroit est lieu potentiel de révision.

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Mais cette fois, l'herbe n'accueille pas les mêmes esprits centrés sur leur travail, mais plutôt des étudiants, et leurs parents pour certains, fixant les vitres, attendant, bavardant dans une ambiance faussement détendue; la preuve en est : à chaque ébauche de regroupement, on voit les plus éloignés se rapprocher et se taire... mais non, ce n'est que la pluie qui force à s'abriter sous le bâtiment, au plus près du lieu d'affichage...

Quand enfin, du personnel tenant de grandes enveloppes beiges commencent leur va-et-vient, tout le monde s'approche, première feuille A4 affichée et c'est la cohue, on s'amasse, on se serre, on s'étouffe, on ne voit plus que le dos juste devant soi, on ne sent plus que les bras qui se pressent contre les notres sur les côtés, que les mains qui se fraient un passages, que les jambes qui poussent, que les sacs qui s'entre choquent.

Des cris fusent, des classements brandis par des voix fières, devant la feuille de mérite du concours de médecine, quand au même rythme, sous la pression, certaines candidates, en attente, se mettent à pleurer, crise de nerf. Se rapprocher de cette feuille est un véritable périple, pourtant je n'en suis qu'à 5 mètres.

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Mais ça pousse, ça presse, ça menace de t'engloutir. Alors tu pousses et tu presses toi aussi, et tu attends, le cœur qui accélère à mesure que les cris se rapprochent et croissent en intensité. Une fille à côté de moi devient une véritable fontaine.

La pluie en écho s'abat, très forte, l'orage approche, c'est l'apocalypse, et je suis toujours bloquée. 

Enfin, je profite de quelques mouvements pour me faufiler, j'avance, centimètre après centimètre, j'entre aperçois un morceau de feuille que je dévore puis la marée me re projette vers l'arrière, en biais, vers la droite, pile en face. Ne reste plus qu'à hausser la tête, puis s'approcher et se baisser pour descendre le classement. Pas moi. Pas moi. 30ième. Une chance ? Je ne vois toujours pas mon nom. 60ième. Je continue. 90ième. Je ne vois pas le reste de la feuille. Si je ne suis pas dans le numerus, mon nom n'est pas sur la feuille. Et on dirait bien que c'est ce qui se passe.

Mes jambes commencent à trembler (je m'en souviens bien).

Je relève la tête - je n'ai pas le choix, le reste du classement n'est pas accessible - je parcours les toutes premières places, presque plus pour m'occuper et attendre que par conviction. Et bam je heurte un mur : mon nom. Le mien. En toutes lettres. J'y suis. Et en face. le numéro. 23. 23. 23. 23. 23. Je suis ving-trois ième sur 1600. Je peine à le formuler dans ma tête.

Sortir. Vite.

Retrouver mes parents, mon frère.

Sortir. Pas facile. Je pousse, je presse. Je leur dis "je vous laisse voir, je vous laisse ma place devant", sesam qui me permets de sortir. Sous la pluie. Des cordes d'eau. Mais je m'en fiche.

Tout est secondaire.

Je cherche un visage. Je vois mon père. Je vois mon frère, ma mère. 

C'est la fin. Ca y est.

Je serai médecin.

Et c'est une telle délivrance, un tel soulagement que la tête me tourne, et que 8 jours plus tard, je ne réalise toujours pas.

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