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Les Années est un roman très philosophique, traitant de la vie d’une façon très poétique. C’est un livre qui m’a beaucoup plu en raison de ce style incomparable mais aussi en raison du sujet, admirablement bien traité. Nous suivons durant tout le roman une famille - les Pargiter- durant 3 générations. Les changements de temps sont nombreux, il faut s’accrocher ! L’histoire débute en 1880 pour terminer au «temps présent», c’est à dire en 1937. On découvre de nombreux personnages, avec une personnalité propre très intéressante. Eleanor et Peggy figurent parmi mes préférés. Mais attention, ce n’est pas du tout une saga familiale.

Actuellement, mon livre est tout corné !! Chaque feuille cornée correspond à un passage magnifique du roman. J’ai particulièrement apprécié les descriptions de la saison à travers la nature, à chaque début de chapitre :

"On était en janvier. La neige tombait. Elle tombait depuis le matin. Le ciel s’étendait, semblable à une aile d’oie grise, répandant ses plumes sur toute l’Angleterre. Le ciel n’était qu’une tourmente de flocons. Ils aplanissaient les chemins, remplissaient les creux ; la neige obstruait les ruisseaux, obscurcissait les fenêtres et restait collée aux porte. Un faible murmure résonnait dans l’air, un léger crépitement, comme si l’atmosphère elle-même se transformait en neige. En dehors de cela, le silence régnait, coupé seulement par la toux d’un mouton, le bruit de la neige qui s’abattait d’un arbre, ou glissait en avalanche le long d’un toit de Londres. De temps à autre, un rayon lumineux s’allongeait lentement à travers le ciel, quand une auto passait sur les routes emmitouflées. Mais lorsque la nuit s’avança, la neige recouvrit les ornières, adoucit jusqu’à les effacer les marques de la circulation, et revêtit monuments, palais et statues, d’un épais manteau de neige." (p289)

 Quand je relis ce passage en particulier, il me semble entendre le bruit des flocons tomber, le léger bruissement de la neige sous les pas, et l’atmosphère tranquille, comme étouffée par des millions de petites boules de coton. Quand je relis ce passage, j’ai envie de m’emmitoufler sous ma couette avec mon livre, ou de me faire un bon chocolat chaud en discutant. L’hiver, c’est un tout pour moi ! 

Pour en revenir au livre, ceux qui cherchent une intrigue ou de l’action seront vite déçus. Il se passe à la fois tout et rien. Personnellement, je trouve que ce livre est un immense roman, intemporel. Le Temps, voilà ce qui marque ce livre, voilà ce qui marque nos vies. C’est pleins de réflexions profondes ou légères ornementées d’une fine trame sur laquelle les personnages évoluent ; Tout est doux, grave, profond, joli, léger. Chaque passage comporte une phrase magnifique, une perle. Le passage qui me touche le plus est l’année 1913, la plus courte (10 pages) et la plus émouvante. 

 "«Adieu, chère Crosby», dit-elle. Elle se pencha pour l’embrasser, remarquant la sécheresse un peu particulière de sa peau, et pleurant, elle aussi. Alors Crosby, avec Rover au bout de sa chaîne, se mit à descendre de biais les marches glissantes. Eleanor tint la porte ouverte et les suivit des yeux. C’était un moment affreux, confus, où tout semblait faux. Crosby avec son désespoir, et elle-même si satisfaite. Cependant, ses larmes se formaient et tombaient, tandis qu’elle tenait la porte. Ils avaient tous vécus là ; c’est d’ici qu’elle faisait un geste de la main à Morris lorsqu’il allait à l’école ; là dans ce petit jardin qu’ils plantaient des crocus. Et maintenant Crosby, sous les flocons de neige qui tombaient sur sa capote noire, grimpait dans le fiacre avec Rover dans les bras. Eleanor ferma la porte et rentra." (p293)

En fait, tout m’a touchée. Tout était beau, juste, bien placé, bien dosé. Tout le texte est empreint d’une certaine mélancolie du temps qui passe. Les questionnements sont nombreux, les réponses rares. 

"Il doit y avoir une autre existence, se dit-elle, retombant en arrière, dans son fauteuil, exaspérée. Pas en rêve, mais ici, maintenant, dans cette salle, parmi des êtres vivants. Il lui semblait être au bord d’un précipice, les cheveux rebroussées par le vent et sur le point d’atteindre quelque chose qui la fuyait. Il doit y avoir une autre existence, ici, maintenant, se répéta-t-elle. Celle-ci est par trop courte, trop interrompue. Nous ne savons rien, ne serait-ce sur nous-même. Nous ne faisons que commencer à comprendre, ici et là. Elle arrondit ses mains sur ses genoux, comme l’avait fait Rose autour de ses oreilles. Elle en fit une coupe. Elle aurait voulu y enclore l’instant présent, le retenir, le remplir de plus en plus de passé, de présent et d’avenir, pour enfin le voir resplendir, entier, lumineux, riche de signification." (p533)

 La fin est très ouverte, et laisse un goût d’inachevé, qui me semble paradoxalement très agréable. Une fin ouverte. 

C’est un style qui je pense me correspond tout à fait. Une sorte de pointillisme de la vie. Une ellipse permanente. Tout est à la fois inachevé et fini. C’est une impression bizarre, l’impression d’un renouveau, ou quelque chose d’approchant. Quelque chose d’unique, de vrai.  J’espère rencontrer cet auteur de nouveau. 

 Plaisir de lecture : 9/10