imgres-1SCIencextrA-soleil (glissé(e)s)Encore un livre que j'étais "obligée" de lire : mes deux parents l'avaient adoré, je me devais de me faire mon opinion. Résultat : je suis totalement du même avis. Pour moi,

ce livre est un chef d'oeuvre de la littérature américaine.

D'ailleurs, je ne suis pas la seule à l'affirmer, loin de là. Ce roman a su toucher pas mal de monde. Cependant, certains ne considèrent pas Jack London comme un véritable écrivain. Ce que je trouve incroyable ; car quand on lit une oeuvre pareille, on ne peut que reconnaître le génie de London, il me semble ! On le connait plus pour ses récit d'aventure (Croc Blanc, L'appel de la Forêt), et moi-même, je l'enfermais dans cette catégorie. Erreur.

Le roman débute avec la première visite de Martin Eden chez les Morses, dont il a sauvé le fils Arthur d'une rixe. Dans cet environnement, Martin n'est pas à l'aise : c'est pour lui le monde de la bourgeoisie, autrement dit un autre monde qui lui est défendu par ses habitudes, son language et son éducation. Ce n'est alors qu'un matelot, un jeune homme bourru de vingt-et-un ans, parlant l'argot et agissant comme un maladroit. Cependant, quand il voit Ruth, la soeur d'Arthur, cette jeune fille si belle, si pure, et si différente de lui, il en tombe éperdument amoureux.

"C'est alors qu'il vit la fille. Un seul regard sur elle suffit à effacer toutes les fantasmagories de son cerveau. C'était une créature pâle, éthérée, aux grands yeux bleus et célestes, avec une somptueuse chevelure d'or. Sa robe, qu'il entrevit à peine lui parut aussi merveilleuse que sa personne. Il la compara à une fleur d'or pâle frémissant sur sa tige. Ou plutôt non : c'était un esprit, une divinité, une déesse ; une beauté aussi sublime n'était pas de ce monde. A moins que les livres n'eussent raison et qu'il n'y en eût de nombreuses comme elles dans les hautes sphère de la société."

Pour combler cet écart et pour se montrer digne de la jeune fille (qui ne le considère que comme un gentil animal un peu gauche à éduquer), il étudie la grammaire, les sciences, la philosophie et la littérature. Mais les débuts sont difficiles, faute de bases solides, et Martin peine beaucoup. A force de volonté, et grâce aux conseils de Ruth, ce jeune homme rustre et gauche se transforme en un homme policé. Sa soif d'apprendre est insatiable. Toujours, il s'élève, avide de savoir, dévorant des oeuvres de plus en plus complexes, et se forgeant une opinion de plus en plus arrêtée sur le monde qui l'entoure. S'imposant un rythme de vie très rigoureux, il tente de profiter de la vie au maximum. Son temps, il le passe à écrire ; car Martin s'est découvert une vocation qui lui prend ses journées. Il vit ainsi en reclu, ne sortant que pour voir Ruth.

"Mais pour lui-même, il aimait passionnément la beauté et la joie de la célébrer lui suffisait. Et, plus que la beauté, il aimait Ruth. Il trouvait que l’amour était la plus admirable chose du monde. C’était l’amour qui avait opéré en lui cette extraordinaire transformation, qui, du matelot grossier, avait fait un étudiant et un artiste ; l’amour était donc plus grand encore que la science et l’art." (...) "L’amour habite les hauts sommets, bien au-dessus des froides vallées de la raison et celui qui cueille cette fleur rare ne peut plus descendre parmi les humains tant qu’elle n’est pas fanée." (chap23) 

"(...) il écrivit l’essai intitulé Poussière d’étoiles dans lequel il prenait à partie, non pas les principes de la critique, mais les critiques les plus célèbres. C’était profond, brillant, philosophique et délicieusement spirituel. Aussi, toutes les revues le refusèrent-elles avec un ensemble remarquable. Mais, s’en étant débarrassé l’esprit, il continua son chemin avec sérénité."

Accumulant les manuscrits invendus et renvoyés par les magazines, il s'acharne, encore et toujours. Sa famille, ses amis, même Ruth, l'incitent à "se faire une situation". Martin sait par expérience que "cette situation" l'abêtira, et qu'il ne pourra travailler à la "Beauté" qui lui est si chère. C'est pourquoi il est obstiné. Alternant les périodes prospères et les périodes noires, il continue à écrire. Trop différent du milieu d'où il vient, considéré comme misérable par la bourgeoisie qu'il souhaite conquérir, il n'appartient à aucune caste, et erre entre deux mondes que tout oppose. Et enfin, quand le succès arrive, Martin Eden a perdu toute foi en la nature humaine. Le monde populaire lui semble répugnant alors que la bourgeoisie lui apparaît hypocrite et étriquée.

Martin Eden est un livre d'une puissance, d'une intensité rare. Je ne l'ai pas dévoré car il est trop dense. C'est un roman bouleversant par bien des aspects, et j'avoue en être ressortie quelque peu déboussolée. Jack London nous offre un roman d'une grande force, et on "sent" beaucoup l'auteur à travers l'écriture, tirant les fils de l'histoire.
Les personnages sont très vivants ; on a l'impression de les connaître. J'ai apprécié Maria, à qui Martin payait son loyer ; cette femme, malmenée par la vie, sept enfants à sa charge, a su apporter une aide précieuse à Martin. Ruth m'a déçue, c'est vrai, mais l'issue de leur relation était prévisible. Martin ne voyait en elle que le savoir et l'appartenance à une caste supérieure. Mais après un peu plus d'un an, il s'est fait à l'idée d'un monde étriqué qui ne tolère aucun écart ; et il le dépasse largement, par sa fabuleuse capacité d'apprendre et sa fulgurante intelligence. 
Ce roman nous présente sans fard la société de ce siècle ; mais l'auteur paraît désabusé de la vie. Il n'y a pas une lueur d'espoir dans le livre quant au monde qui nous entoure, tout n'est que hypocrisie. 

Cette édition bénéficie d'une préface très intéressante, intitulée "Jack London n'était pas Martin Eden mais le devint". Je l'ai lue après le roman, et on y découvre les origines du roman, entre autres. Une comparaison entre Martin Eden et son auteur nous permet d'observer des ressemblances frappantes. Le monde dans lequel vit Martin Eden est le monde de Jack London. Leur parcours est identique. Et leur fin le deviendra. 

Plaisir de lecture : 9/10