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"Je me souviens encore de ce petit matin où mon père m'emmena pour la première fois visiter le Cimetière des Livres Oubliés. Nous étions aux premiers jours de l'été 1945, et nous marchions dans les rues d'une Barcelone écrasée sous un ciel de cendre et un soleil fuligineux qui se répandait sur la ville comme une coulée de cuivre liquide." (Première page)

Ok ok ok ok, vous aviez complètement raison, et moi tort d'attendre si longtemps. Ce livre est exactement à la hauteur de sa réputation, qu'une armée de lectrices, pourvues de leurs armes habituelles - les mots et la blogosphère - ont eu la patience et l'enthousiasme d'ériger. Combien ce livre a été vanté ces dernières années ! Presque porté aux nues ! Je me souviens de l'émission La Grande Librairie où l'auteur avait été reçu...et de cette trilogie, dont on parlait tant et dont je n'avais même pas effleuré le premier tome, honte à moi... Mais à vrai dire j'avais peur de la déception que donnent les bestsellers desquels on attend trop... Bon c'est vrai que le public ravi n'était pas le même...

Alors j'ai craqué et grand bien m'en a pris ! Je sais que ce que je vais en dire ne sera qu'une goutte d'eau dans un vase déjà en passe de déborder, mais j'en ai besoin pour m'en souvenir tel que je l'ai perçu durant ma lecture... 

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"— Et maintenant, que vas-tu me dévoiler que je n’aie pas encore vu ?
— Plusieurs choses. En fait, ce que je veux te montrer appartient à une histoire. Ne m’as-tu pas dit l’autre jour que tu aimais beaucoup la lecture ?
Bea acquiesça en arquant les sourcils.
— Eh bien, il s’agit d’une histoire de livres.
— De livres ?
— De livres maudits, de l’homme qui les a écrits, d’un personnage qui s’est échappé des pages d’un roman pour le brûler, d’une trahison et d’une amitié perdue. Une histoire d’amour, de haine et de rêves qui vivent dans l’ombre du vent." (p 246)

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En 1945, Barcelone est encore fumante des désastres de la guerre - Guerre Civile, Guerre Mondiale - et l'atmosphère n'est pas encore celle d'une convalescente, que celle d'une ville osant enfin s'observer pour contempler l'étendu des bouleversements. C'est dans ce cadre, au cœur du labyrinthe de ruelles mystérieuses et vétustes, que nous rencontrons  le héros Daniel Sempere, en compagnie de son père libraire de livres anciens. 

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A 10 ans, le jeune Daniel est encore fragile de la disparition de sa mère quelques années plus tôt, et c'est terrifié par l'oubli de son visage, qu'il se réveille un matin dans un cri. Ce même matin, dans la brume, son père l'emmène dans le Cimetière des Livres Oubliés, pour perpétrer une vieille tradition : prendre conscience de ce trésor et s'engager à le préserver, et, en gage de promesse, choisir un livre. Pour Daniel, ce sera L'Ombre du Vent. Après une nuit de lecture fiévreuse, sont une aube apportant la certitude que la nuit passée marque un tournant important, Daniel n'a de cesse d'en apprendre plus sur l'auteur Julián Carax, qui se révèle mystérieusement introuvable, méconnu, nimbé de brumes. De là commence une quête aux mille méandres pour glaner des informations sur Julián, retracer sa vie, reconstituer le puzzle de sa vie. Mais plus les recherches avancent, plus le passé cet auteur prend un tour inquiétant et s'inscrit dans un drame aux accents douloureux de tragédies familiales. Drame qui n'a pas encore connu sa fin.

"Un jour, j’ai entendu un habitué de la librairie de mon père dire que rien ne marque autant un lecteur que le premier livre qui s’ouvre vraiment un chemin jusqu’à son coeur. Ces premières images, l’écho de ces premiers mots que nous croyons avoir laissés derrière nous, nous accompagnent toute notre vie et sculptent dans notre mémoire un palais auquel, tôt ou tard – et peu importe le nombre de livres que nous lisons, combien d’univers nous découvrons – nous reviendrons un jour. Pour moi, ces pages ensorcelées seront toujours celles que j’ai rencontrées dans les galeries du Cimetière des Livres Oubliés."

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Mélange du Club des Incorrigibles Optimistes pour la partie historique et la description du cadre de Barcelone, comme de ces ponts lancés à travers le temps, mais surtout du Treizième Conte, pour la partie amour des livres, quête littéraire et recoins obscurs et poussiéreux dont raffolent les bibliophiles.  Et justement, ce mélange fait que pour moi, (mais dans son genre, c'est à dire quand même différent !) il surpasse presque ces deux romans : certes il est tout de même assez éloigné du premier, mais il possède ce dynamisme, cette fougue que Le Club... n'a pas (même si côté "Histoire", je ne dis pas...). Quant au Treizième Conte, disons qu'il le renouvelle, c'est à dire qu'il reprend cette idée d'une intrigue au creux des livres. Donc un nouveau et très beau plaisir de lecture.

De nombreux personnages étayent ce touffu roman, et lui donnent un semblant d'âme, comme un cœur caché entre les pages, qui appellent encore et encore le lecteur, prisonnier bienheureux de cette histoire rocambolesque : elle n'en finit pas de nous surprendre, et de s'étendre...à l'inverse des romans policiers classiques (car celui ci a une petite pointe du genre), rien ne stagne, tout avance sans cesse, on pense souvent détenir le fin mot. Mais encore une foule de petits pas nous sépare du dénouement, et toutes les hypothèses s'effondrent...on cherche, encore, aux côtés de Daniel... 

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"De la mer arrivait au galop une chape de nuages chargés d’électricité. J’aurais dû me mettre à courir pour échapper à l’averse imminente, mais les paroles de cet individu commençaient à produire leur effet. J’avais les mains et les idées tremblantes. Je levai les yeux et vis l’orage se répandre comme des taches de sang noir entre les nuages, masquant la lune, étendant un manteau de ténèbres sur les toits et les façades de la ville. J’essayai de presser le pas, mais l’inquiétude me rongeait et je marchais, poursuivi par la pluie, avec des pieds et des jambes de plomb. Je m’abritai sous l’auvent d’un kiosque à journaux, tâchant de mettre mes pensées en ordre et de prendre une décision. Un coup de tonnerre éclata tout près, comme le rugissement d’un dragon passant l’entrée du port, et je sentis le sol vibrer sous moi. Quelques secondes plus tard, la mince et fragile lumière de l’éclairage électrique qui dessinait murs et fenêtres s’évanouit. Le long des trottoirs transformés en torrents, les réverbères clignotaient, s’éteignant comme des bougies sous le vent. On ne voyait pas une âme dans les rues, et l’obscurité de la panne de courant se répandit, accompagnée d’effluves fétides qui montaient des bouches d’égout. La nuit se fit opaque et impénétrable, la pluie devint un suaire de vapeur. « Pour une femme comme elle, n’importe qui perdrait le sens commun… »" (p 79) 

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Beaucoup de sentiments qui animent les personnages et les poussent à l'action, façonnant les multiples péripéties, dans un rythme endiablé, galopant dans Barcelone, prenant possession de lieux, à l'allure des romans gothiques, au souffle de secrets farouchement défendus, passé rejaillissant violemment.

Entre le jeune héros qui grandit au fil des années et l'intrigue qui s'étire pour mieux gagner en puissance, son père le libraire mélancolique, un ami qui apparaît assez insolite mais franc et loyal, et puis des femmes, deux dont la vie ne sera qu'une suite de douloureuses épreuves, qu'on admire, d'autres qui auront une place plus importante dans le récit présent, et peut être même l'avenir...et toujours ce Julián qui est au centre de tout, de tous. Des échos de sentiments entre passé et présent tissent une toile intéressante et subtile...

"Les mots avec lesquels on empoisonne le cœur d’un enfant, par petitesse ou ignorance, restent enkystés dans sa mémoire et, tôt ou tard, lui brûlent l’âme."

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Tous les traits de plume de Carlos Ruiz Zafon sont justes et précis, perçant l'endroit exact, où palpite le cœur littéraire de tout amoureux d'aventures sombres et inquiétantes, trépidantes et mystérieusement glaçantes. Il lie les destins de Julián Carax et de Daniel, déploie chaque personnage dans son jeu subtil, leur offrant plus que du relief - de la vie, dans une spirale infernale où chaque rencontres, chaque adieu, chaque indice, ne sont que l'aube d'une nouvelle promesse, celle d'un nouveau rebondissement férocement entraînant.

"Les livres sont des miroirs, et l'on y voit que ce qu'on porte en soi-même." 

Sincèrement, c'est un roman qui s'éprouve, un roman dont on tourne les pages si vite, qu'on dirait un oiseau...un roman qui nous retient, nous happe, nous envoûte, nous intrigue avec ses mystères et ses mille pistes se perdant dans la brume, s'estompant sous la pluie, évanescentes sous le soleil....un roman qui nous plait, un roman qui touche notre curiosité, s'en empare, la tient fermement et la fait ployer pour la tenir à sa merci. Un roman qui, définitivement, fascine et émerveille. Dont on se souvient longtemps en ne comptant plus les recommandations dispersées à tout le monde au gré des rencontres. 

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"Je pensais que si j'avais découvert tout un univers dans un seul livre au sein de cette nécropole infinie, des dizaines de milliers resteraient inexplorés, à jamais oubliés. Je me sentis entouré de millions de pages abandonnées, d'univers et d'âmes sans maître, qui restaient plongés dans un océan de ténèbres pendant que le monde qui palpitait au dehors perdait la mémoire sans s'en rendre dompte, jour après jour, se croyant plus sage à mesure qu'il oubliait."

D'accord, on saurait lui trouver des reproches, citer quelques attitudes caricaturales, mais quand la sévérité et le jugement à chaque coin de phrase s'empare du lecteur, son cœur n'est plus disposé à profiter de n'importe quelle lecture que ce soit. Ce livre m'a fait rire, m'a rendu triste, m'a engloutie par moments, ne m'a pas quitté pendant tout le temps de la lecture, ce qui n'a pourtant pas été facile ! Et je ne demande rien de plus à un roman contemporain que de m'emporter loin, et de m'y laisser.

 "Un secret vaut ce que valent les personnes qui doivent le garder."

"Bea prétend que l'art de la lecture meurt de mort lente, que c'est un rituel intime, qu'un livre est un miroir où nous trouvons seulement ce que nous portons déjà en nous, que lire est engager son esprit et son âme, des biens qui se font de plus en plus rares." 

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L'ombre du vent, Carlos Ruiz Zafon, Livre de poche, 636 p.

L'avis enthousiaste de Maggie (1001 livres), Niki (Mon bonheur est dans la ville) et Manu (Chaplum), de Theoma (Audouchoc) qui s'est carrément ennuyée (x)), Sandrine (Yspaddaden),  (si vous l'avez lu, indiquez-le moi, que je vous rajoute !!)