imgresUn roman étrange et singulier, c'est le moins que l'on puisse dire. Les Gommes s'ouvre sur la figure du patron, effectuant machinalement les gestes matinaux dans le café des Alliés, 10 rue des Arpenteurs, dans une ville inconnue. Le Prologue, formé d'une quarantaine de pages, annonce l'affaire : un meurtre a été commis, dans le petit pavillon au bout de la rue des Arpenteurs, non loin du café, seule figure familière pour le lecteur. Le lieu du crime, cossu, élégant dans cette ville assez mystérieuse et triste, deviendra lieu d'investigation pour notre héros, mais n'est pour le moment que la représentation concrète d'une terrible affaire pesant sur le pays. Ce crime est dénoncé comme faisant partie d'une suite de meurtres commis par une organisation fantôme. Toute l'affaire est en fait révélée au lecteur dans ces premières pages, de façon assez distante; le lecteur est totalement externe à ce qui se déroule sous ses yeux, tout est livré objectivement, lucidement et consciemment. Le cadre, les personnages et ainsi l'affaire et sa solution sont donc donnés dès le départ. Alors à quoi occupe-t-on les 210 pages restantes ?
L'arrivée de Wallas, agent spécial, bouleverse quelque peu la vie dans la ville, et totalement le récit. J'ai eu beaucoup de mal à cerner le rôle de ce curieux personnage, et ses déambulations dans la ville faisaient écho à mes vains efforts pour me repérer dans le roman. Car toutes mes certitudes étaient peu à peu ébranlées, par les retours en arrières, les bonds dans le temps, les réminiscences... j'ai bien failli me perdre comme notre héros dans ce dédale de rues, mais quelques points de repère m'ont sauvée. (Je parle à la première personne, vous donnant à la fois l'intrigue et mon avis, car le récit est bati de telle façon qu'il est complexe à suivre. Sa compréhension me semble multiple, c'est pourquoi je ne peux parler généralement.) Si Wallas est le héros, une foule de personnages secondaires très intéressants l'accompagne et gravite autour de lui ; d'autres sont en revanche parfaitement indépendants, et c'est ce qui peut parfois nous perdre. Le commissaire Laurent, qui nous livre toutes ses hypothèses saugrenues, méfiant, très perspicace, soupçonnant jusqu'à la pauvre gouvernante sourde et à moitié folle du lieu du crime, m'a énormément plu, par sa "fraîcheur" dans cette ville somme toute assez glauque. Plus franc que les autres personnages, ses intentions et ses pensées sont librement et sincèrement données, ce qui fait de Laurent la seule figure honnête dans ce roman troublant. Et pourtant, ce personnage est bien agaçant : buté, imbu de lui-même, borné. La méfiance est tout de même de mise dans ce roman ; ce qui m'a fait perdre pied par instant, c'est bien le fait de ne croire en personne, pas même en le héros !
Certes, tous les éléments du roman policier sont présents : une victime, un assassin, un enquêteur. Mais les personnages secondaires prennent bientôt autant de place que les principaux, les hypothèses prennent le pas sur la vérité, le rôle de chacun est flou, la chronologie perturbée, les noms se croisent et s'enmêlent.

On découvre vite la raison du titre ; un peu comme dans les romans policiers de Fred Vargas, un fil rouge traverse le récit, ici symbolisé par des gommes de mauvaise qualité, achetées l'une après l'autre par Wallas, dans des papeteries de la ville. sa quête vaine d'une bonne gomme de dessin, précisément décrite mais introuvable, est peut-être le symbole de toute cette enquête : insaisissable, et qui semble se dérober sous la lecture, comme un dessin au crayon que l'on gommerait progressivement pour réécrire par dessus à l'infini. Des pistes totalement brouillées, des hypothèses qui se superposent...et s'entremêlent à la réalité...pour le plus grand désarroi du lecteur ! Un récit qui n'est pas si simple...une histoire subtile, qui se constitue doucement, et recèle beaucoup de richesses sous ses eaux noires, à l'image du canal charriant l'eau sombre et traversant la ville. Au final donc, trois "lignes rouges" : les gommes, le canal, et les coups de torchon du patron du bar. Trois indices qui se rapportent à l'idée générale du roman : effacer, pour reconstruire par dessus, échafauder à l'infini.
Mais finalement, où est la vérité ? Qui est qui, qui a fait quoi ? Tout est vraiment inextricablement entremêlé. 

Effleurant souvent le Nouveau Roman sans toutefois y plonger tout à fait, les Gommes est pour moi parfaitement inclassable. Point de vue qui semble externe certes, mais le lecteur est tellement proche du héros Wallas par instants, que ses pensées sont très facilement devinées et parfois même livrées. Cependant, certains passages sont totalement incroyables et savoureux ! Je vous laisse juger :

"Wallas introduit son jeton dans la fente et appuie sur un bouton. Avec un ronronnement agréable de moteur électrique, toute la colonne d'assiettes se met à descendre ; dans la case vide située à la partie inférieure apparaît, puis s'immobilise, celle dont il s'est rendu acquéreur. Il la saisit, ainsi que le couvert qui l'accompagne, et pose le tout sur une table libre. Après avoir opéré de la même façon pour une tranche du même pain, garni cette fois de fromage, et enfin pour un verre de bière, il commence à couper son repas en petits cubes. Un quartier de tomate en vérité sans défaut, découpé à la machine dans un fruit d'une symétrie parfaite. La chair périphérique, compacte et homogène, d'un beau rouge de chimie, est régulièrement épaisse entre une bande de peau luisante et la loge où sont rangés les pépins, jaunes, bien calibrés, maintenus en place par une mince couche de gelée verdâtre le long d'un renflement du coeur. Celui-ci, d'un rose atténué légèrement granuleux, débute, du côté de la dépression inférieure, par un faisceau de veines blanches, dont l'une se prolonge jusque vers les pépins — d'une façon un peu incertaine. Tout en haut, un accident à peine visible s'est produit : un coin de pelure, décollé de la chair sur un millimètre ou deux, se soulève imperceptiblement." (p161)

Quand même, on se rend compte à la fin, qu'on s'est laissé berner sur quelques points ; ce roman "policier" est très subile ; il faut être attentif au moindre détail, aux paroles, aux "fils rouges", et aux déplacements des personnages. Retenir leurs conversations (et les indices qu'elles apportent) car c'est elles qui restituent l'ordre chronologique. Tout s'éclaire progressivement, même si la "grande idée", que le lecteur connaît mais a pu mettre en doute, est toujours inchangée : Daniel Dupont, la prétendue victime, n'est en réalité pas mort.

J'ai conscience que vous persuader de le lire sera une tâche hardue, car c'est un livre qui, me semble-t-il, se lit plus sur "un coup de tête", sans réflexion, sans connaissance de l'intrigue. Et si j'avais lu un résumé sur ce roman, je ne crois pas que j'aurais été tentée de le lire. Mais je ne regrette absolument pas, car j'ai véritablement adoré l'ambiance de ce roman ; un style qui rend l'histoire fluide, à l'image du canal de la ville, qui coule irrémédiablement, entrainant personnages et lecteur vers l'inconnu.

Le roman le plus connu de l'auteur, La Jalousie, m'attend maintenant ! :)

Plaisir de lecture : 9/10

Un petit clin d'oeil : à la recherche "les gommes", Google m'a répondu par une foule d'images colorées présentant des gommes totalement déjantées de la marque Iwako ; quelques exemples :

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