C'est devenu un peu comme une tradition pour moi que de lire l'œuvre qui sera jouée au théâtre de Grignan pendant la période estivale ; c'est l'occasion de découvrir un grand classique, et de l'habiller par la suite d'une belle représentation, pour lui donner un magnifique relief et le fixer à jamais dans ma mémoire. Depuis de nombreuses années maintenant, c'est un rendez vous qu'on aime se fixer : aller dans ce "plus-Sud-que-nous" (j'habite dans la Drôme, département considéré comme déjà au Sud pour la moitié nord de la France), ces champs de lavande (avec une petite escale dans le magasin d'usine Durance, ses produits sont si doux et sentent tellement bons), ces toits de tuiles orangés beige, dans la même harmonie, cette belle ambiance de chaudes vacances, détente, restaurant sur une terrasse, et direction le château de Grignan via les petites ruelles ombragées... Mais j'en reparlerai le lendemain du grand soir, à savoir le samedi 3 août, où, pour nous, ce fabuleux édifice s'éclairera, se drapera dans une ambiance festive, mystérieuse - théâtrale... On a bien hâte !!

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La chatte sur un toit brûlant est une pièce courte : à peine 150 pages ! Pourtant l'épaisseur du livre au format 10/18 est trompeur et pour cause : l'édition contient en fait deux pièces : La chatte..., et La descente d'Orphée. Alors que la couverture montre le célèbre couple de l'adaptation cinématographique, Elizabeth Taylor et Paul Newman. De quoi nous rappeler le succès de ce film, et la beauté du jeu des acteurs...un film à revoir pour l'apprécier infiniment plus, pour moi...

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Mais qu'est ce que j'ai adoré cette pièce !! Un très très grand coup de cœur...si je pouvais trouver les mots magiques pour vous le faire lire tout de suite, instantanément, vous mettre ce livre entre les mains, vous assoir sur un canapé, et savourer cette lecture !!!

J'ai adoré le cadre, qui reste inchangé pendant toute la durée des dialogues, dans lequel les personnages vont et viennent, le rendant vivant, dynamique, bruissant de monde : il s'agit de la maison d'une plantation du Delta du Mississippi, plus particulièrement de la chambre de Brick et Margaret, surnommée Maggie, Maggie la chatte. Tout commence au crépuscule d'un soir d'été. La maison est ceinte d'une véranda, qui apparaît à l'arrière plan de la pièce et donne sur la pelouse, et au premier plan droite. La pièce se divise en une chambre en pente qui donne sur le salon, composé d'un canapé, d'un divan, de chaises, et d'un bar, où Brick fait de fréquentes escales.
Dans la maison s'est réunie toute la petite famille pour fêter l'anniversaire de Grand Père : sont ainsi présents Gooper le fils aîné, sa femme Edith et leurs cinq enfants turbulents, Brick le deuxième fils, Maggie sa femme, Grand Mère et Grand Père, le révérend Tooker et le docteur Baugh. Les domestiques Lacey et Sookey, et les ouvriers font des apparitions à l'arrière plan sur la pelouse.

Tout débute avec Brick et Maggie, seuls dans leur chambre. On comprend tout de suite qu'une barrière les sépare, un événement qui a cassé un lien qui les unissait. Maggie est véhémente, vive, elle exhorte son mari à sortir de cet état avilissant qu'est l'alcoolisme, état qui semble nouveau et consequence directe de ce même événement à l'origine de la brisure de leur couple. L'attitude de Brick à l'encontre de Maggie la fait d'ailleurs comparer sa situation à "un toit brûlant" sur lequel elle serait, elle, Maggie la chatte, d'où le titre de la pièce. Maggie semble être prête à tout pour reconstruire leur relation et faire table rase, toute tournée vers l'avenir, loin d'être encline à fuir ce toit brûlant comme le lui conseille Brick. On sent le tempérament vif d'une femme prête à se battre, à sortir ses griffes, à travers ses critiques contre le frère Gooper et sa femme Edith, qu'elle considère comme des rapaces voulant s'emparer de la propriété, et traite leurs enfans de monstres, de sans-cous turbulents, insupportables et mal élevés ; mais c'est un bien un regard jaloux et envieux qu'elle pose sur eux, elle qui est délaissée par son mari, elle qui semble si éloignée du statut de mère. Et l'état de Brick, convalescent alcoolique clodiquant d'un accident grotesque, clopinant vers le bar sans sa béquille, souligne encore un peu plus, s'il le faut encore, son "abandon" de la vie,  son détachement de tout, son indifférence si insupportable pour sa femme.

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Il m'a semblé y avoir deux temps dans cette pièce, le premier tournant autour du problème du couple Brick Maggie, et le second ayant pour centre la succession. Si le premier revient clore la pièce, ces deux temps sont finalement assez disjoints. La première partie se développe petit à petit, jusqu'à ce que l'on comprenne ce fameux événement qui a bouleversé leur intimité, il s'agit en fait d'un nom, le nom du meilleur ami de Brick, Skipper, aujourd'hui décédé. C'est cette mort qui rogne Brick, le poussant à boire, et leur amitié pure, les sentiments de Maggie en rapport à cette puissante relation, qui sont aux fondements de la distance qu'instaure Brick. En effet Maggie est plus que désireuse de tout oublier et de jeter, enfin, les bases d'un vrai couple pérenne.

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La question de la succession plane, puisque on semble avoir découvert un cancer généralisé chez Grand Père, diagnostique confirmé par des analyses, même si cet état est réfuté dans un deuxième temps pour épargner les grands parents. Gooper est particulièrement désireux de reprendre la plantation et semble s'être investi dans cet avenir, épaulé par l'hypocrite Edith, toute fière de son mari et de sa progéniture. Gooper a beau être l'image de l'homme actif, responsable, impliqué, il est, malheureusement pour lui, loin d'être le favori de ses parents, qui lui préfèrent Brick, pourtant dans une passe difficile, perdu, de plus en plus alcoolique, mais direct, honnête, droit. Maggie sent bien cette préférence, et se moque des Gooper et de leurs simagrées. Elle est d'ailleurs appréciée par les grands parents qui perçoivent ce bouillonnement de vie en elle, cette hargne, cette force qu'elle porte dans son cœur. Malgré les protestations des Goopers, la situation semble préparer à faire de Brick le prochain propriétaire.

Mais les relations entre Grand Père et Grand Mère sont assez spéciales, lui disant ne pas pouvoir la souffrir et la cassant de répliques froides à maintes reprises, elle le collant toujours, attentive, se raccrochant tout le temps. Alors, est ce lui qui se montre très cruel, ou elle qui est un brin immature, soulante, je ne sais pas, je n'arrivais vraiment pas à le déterminer. J'ai donc eu un peu de mal au départ avec le personnage de Grand Père, mais sa conversation avec Brick à la fin du "premier temps" me l'a rendu très sympathique au demeurant (de même que son implication à la fin...). Il s'agit d'un très long échange au regard de la taille de la pièce, c'est un des pivots d'ailleurs, particulièrement intéressant. C'est une conversation aidée par l'esprit redevenu léger du Grand Père qui se croit sauvé, puisque on lui fait croire que ses examens étaient finalement bons. Mais ces paroles échangées avec son fils sèment de nouvelles graines, et malgré un climat qui change, elles se révèlent profondément enracinées et aideront les deux, même si on ne peut être certains de la suite des événements une fois la dernière page tournée.

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Le ton est très cynique, acerbe, les altercations vives et parfois très blessantes, méchantes, froides, mais le tout dans un récit plein de rebondissements qui modifient les rapports de force, les attitudes, détruisant l'assurance des uns, levant les dissimulations, éclatant les non-dits, et amenant les personnages à se confronter aux autres, à la vérité, au bon sens. Tout ceci dans un cadre très sudiste avec les serviteurs noirs et les ouvriers, l'éducation sudiste, même l'orage en fin de pièce a cette lourdeur à la fois caractéristique des tensions dans les dialogues mais aussi cette atmosphère du Sud où règne les dominations, les confrontations, la colère, les sentiments violents. 

La pièce ne comporte que trois actes qui sont dans la continuité les uns des autres et ne coupent absolument pas le récit. Le tout est très fluide, les personnages faisant des entrées et des sorties impromptues, spontannées qui donne un formidable dynamisme, à son apogée dans le dernier tiers. Ces pages se lisent donc très vites, et le texte n'est pas bien long, mais le tout est un concentré somptueux de sentiments houleux, d'ambiance d'Etat sudiste, d'avancées prudentes ou téméraires dans les relations entre tous ces personnages. 

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J'ai vraiment vécu cette pièce, je l'ai ressenti, profondément, attachée aux personnages particulièrement à Maggie,  j'ai été emportée dans ce récit, dans cette pièce lourde de révélations, de disputes, de réconciliations à demi-mot, de non-dit, de souffrance ou de délivrance.
C'est donc une histoire qui nous enjoint à nous battre, à faire preuve de mordant tel Margaret, afficher sa hargne, son opiniâtreté, sa fougueuse vitalité contre ces obstacles de la vie qui paraissent opposés au bonheur.

« En tout cas, sache-le, je n'ai pas ton charme, moi, le charme de l'abandon. Je reste sur le ring jusqu'au dernier coup de gong, et je vaincrai, tu verras. Et quelle est la victoire d'une chatte sur un toit brûlant ?...Peut-être d'y rester jusqu'au-delà du possible. »

La chatte sur un toit brûlant, Tennessee Williams - titre original : Cat on a Hot Tin Roof - édition 10/18 - 148 pages (284 pages en comprenant La Descente d'Orphée) - 7€50