imgres-1 21-57-48SCIencextrA-soleil (glissé(e)s)J'adore ce livre. Un grand, un beau coup de coeur.

"Flush : une biographie" est un livre malheureusement peu connu de l'écrivain Virginia Woolf. Je dis "malheureusement" car il mérite vraiment à être davantage lu. Longtemps indisponible en France, il vient d'être réédité par "Le bruit du temps". Pour moi, il a tout à fait sa place parmi les meilleures oeuvres de l'auteur. Différent, certes, mais tout aussi excellent.

V.Woolf a écrit ce court roman alors qu'elle venait de perdre un ami cher, l'écrivain Lytton Strachey. Elle aurait déclaré "je voulais jouer un bon tour à Lytton -c'était pour le parodier." En effet, L.S. était célèbre pour ses études psychologiques sur la littérature et la société victorienne, comme "Victoriens éminents" et "La reine Victoria". Pour le parodier mais aussi pour lui rendre hommage, Virginia Woolf écrivit donc aussi la biographie romancée d'un personnage victorien, celle de Flush. Mais qui est Flush me direz-vous ? Flush est le fidèle compagnon de Mrs Browning, anciennement Elizabeth Barrett, la poétesse, la femme de Robert Browning. Flush est un épagneul cocker doré. Flush est, comme le dit David Garnett dans la préface, "le premier animal qui soit jamais devenu un éminent Victorien". On peut penser le choix de Virginia Woolf logique, puisqu'elle-même s'était vu offrir un chien de cette race par Vita Sackville-West en 1926 ; on peut en voir la photo au début du roman.

Ainsi, Flush, par son physique, passe pour un aristocrate de la gente canine. "Du consentement universel, la famille dont se réclame le héros de cet ouvrage remonte à l'antiquité la plus haute. Rien d'étonnant, par suite, que l'origine du nom même soit perdue dans la nuit des temps." Il naît dans un modeste cottage, le "Three Mile Cross", appartenant à une famille devenue pauvre, les Mitford. Là-bas, il connaît la vie au grand air, les promenades dans les champs, la liberté. La joie et le bonheur de Flush sont alors palpables. 
Mais miss Mitford, refusant dans un premier temps de vendre son cher ami, vient à l'offrir à la fille d'une riche et respectable famille, Miss Elizabeth Barrett ; la pauvre jeune fille vit recluse dans sa chambre de malade, et manque cruellement de compagnie. Toujours dans la tête du chien, le lecteur découvre la surprise de Flush quant aux nouvelles odeurs, au nouveau mobilier, au comfort de la maison. La scène de la séparation est délicate mais tragique. 
Flush vient alors se coucher aux pieds de Miss Barrett, sa place, dorénavant. On peut penser que Miss Barrett, si jeune, est atteinte d'un mal étrange, qui semble venir d'une lassitude de la vie, ou de l'ancrage dans une monotonie quotidienne.
La transition est brutale pour le chien : d'une vie de plein air, il passe à un espace confiné. Les rares instants dehors et au bout d'une laisse se font avec Wilson, la servante. En été seulement, et rarement, Miss Barrett s'aventure à sortir et emmène Flush. Mais vient l'automne puis l'hiver, durant lesquels il voit sa vie se résumer à une pièce, "la chambre de derrière". A force de vivre ensemble, de vrais liens se tissent entre la maîtresse et son chien.
Ainsi passer le temps, dans la chambre tranquille, à l'abri des dangers mais aussi de la vie elle-même. 
Cette période de sa vie changea le caractère de Flush : "Il est naturel qu'un chien toujours couché avec la tête sur un lexique grec en vienne à détester d'aboyer et de mordre ; qu'il finisse par préférer le silence du chat à l'exubérance de ses congénères et la sympathie humaine à toute autre." Mais voilà que "l'homme au capuchon" vient littéralement bouleverser l'existence de Flush. Car Flush a encore de nombreuses aventures trépidantes à vivre.

 Virginia Woolf nous offre un petit récit lumineux, d'une grande fraîcheur et surtout très captivant. On passe assurément un très bon moment avec Flush, cet épagneul, à travers les yeux duquel on observe le monde. Les sens, et particulièrement l'odorat, sont ainsi surdéveloppés ; chaque information est prise en compte et cette nouvelle vision du monde est intéressante. On devient chien ! Virginia Woolf nous offre des descriptions d'une grande qualité

"Tandis qu'elle foulait à grands pas l'herbe longue, lui, bondissant deçà delà, en écartait le vert rideau. Rondes et froides, les gouttelettes de rosée ou de pluie crevaient brusquement sur son nez en averses multicolores. La terre, tantôt dure, tantôt molle, chaude en un lieu, froide en un autre, piquait, picotait, chatouillait les coussins moelleux de ses pattes. Et quelle variété de parfums entrelacés en combinaisons subtiles venait agacer et faire trembler ses narines ! Odeurs fortes de terre ; odeurs sucrées des fleurs ; odeurs innommées des feuilles et des ronces ; odeurs aigres des routes traversées ; odeurs âcres à l'orée des champs de fèves." (p32-33)

"Flush courait les rues de Florence pour savourer l'ivresse des odeurs. Le fil des odeurs le menait ; de grands boulevards aux venelles, par les avenues et les places, il suivait son nez, d'odeur en odeur, de la raboteuse à la fluide, de la funèbre à la dorée. (...) Flush entrait, ressortait, toujours trottant, le nez filant à ras de terre pour humer les essences, ou dressé haut dans l'air où maint arôme palpitait. (...) Bref, il connut Florence comme nul être humain ne l'a jamais connu" (p149-150-151)

L'écrivain nous retrace la vie de Flush avec beaucoup d'humour ; délibérant dans un monologue des origines du mot "épagneul" et de son évidente noblesse, elle prend le masque du sérieux. Mais comment ne pas rire devant ces conjectures parfois complètement absurdes ! On s'interroge sur l'étymologie de l'Espagne, en tentant d'établir un rapport avec les "Span !" des chasseurs, pour créer un mélange insolite. Virginia Woolf prend aussi très à coeur son personnage, touchant quelque fois à l'anthropomorphisme : Elle nous apprend que, encore presque chiot, Flush est déjà père ; tout de suite, elle nous rassure : "il n'y a rien dans la conduite de Flush en cette circonstance qui exige de nous le moindre voile, rien qui rendit  la fréquentation de Flush inacceptable, même pour les êtres les plus purs"
On peut aussi remarquer certaines similitudes entre Flush et sa maîtresse: Virginia Woolf nous décrit quelques ressemblances physiques (une bouche large...) ; Flush est tenu en laisse, tandis que Miss Barrett est gardée par son père ; l'arrivée du sombre inconnu produit un effet irréversible sur les deux êtres ; leur voyage les liberera tout deux, et leur fera découvrir le monde. 

Grâce à Flush, on a une autre vision de cette époque : car les écrivains ont beau nous décrire Londres (et il en est de même pour Pise et Florence), sa richesse et sa pauvreté, personne ne perçoit cette ville telle que Virginia Woolf nous la décrit : à travers les yeux d'un chien. Personne d'autre n'ira nous parler de la pourriture sur les sols des maisons pauvres londoniennes ou de l'odeur de la pierre chauffée au soleil d'Italie, ni de celle des reliefs de chèvres et de macaronis abandonnés par une ménagère italienne. Avec Flush, nous entrant par la petite porte ouvrant sur le monde. Et cette expérience a été pour moi fabuleuse
L'on pouvait ici se dire que n'importe quel chien pouvait nous offrir une vision similaire. Or Flush, comme le souligne Virginia Woolf à maintes reprises, n'est pas un chien quelconque. " Il possédait un naturel hardi et pourtant réfléchi ; profondément canin mais hautement sensible aux émotions humaines" (p66). Flush sent les changements qui s'opèrent chez ses maîtres, et est sensible à l'inflexion de leur voix ; il est heureux lorsqu'ils le sont et inversement. Il en subit donc les avantages comme les inconvénients.

On assiste aussi à l'évolution du chien : entre autres, le bouleversement du déménagement de Three Mile Cross au 50 Wimpole Street qui aura pour conséquence le développement d'une plus grande sensibilité ; l'enlèvement, aventure trépidante dont il gardera longtemps les séquelles ; le voyage au pays du soleil ; la tonte, pour cause de puces qui le libérera non seulement de ces parasites mais aussi des critères de noblesse liés à la fourrure et de tous signes extérieur chez les chiens, dictés par le Spaniel Club ; Flush, transformé par toutes ces épreuves, habité de tant de souvenirs, ne s'en rapproche pas moins de la vieillesse...

Cette biographie romancée est tout simplement magnifique et le style de Virginia Woolf toujours d'une si grande beauté. 

Plaisir de lecture : 10/10 

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