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"Les gens qui fuient l'épouvante qu'ils on laissés derrière eux... il leur arrive de drôles de choses, des choses amèrement cruelles et d'autres si belles que la foi en est ravivée pour toujours."

Ma rencontre avec Les raisins de la colère a été grandement favorisée par le fait que j'ai ouvert le-dit bouquin en pleine nuit, à cause d'une insomnie. Raison : décalage horaire !! 6h, ce n'est pas simple, et quand, à deux heures de matin, on est parfaitement réveillé, on se dit qu'on a un petit problème... Alors, j'ouvre Les raisins de la colère ; et je suis transportée... je savoure chaque phrase, la retourne sur ma langue, l'avale précautionneusement. Je regarde l'heure et me dis que je peux encore lire quelques pages... ! Une bonne partie de la nuit, comme ça, imaginez... ! Arrachée aux USA, j'y retourne grâce à Steinbeck. 

Je ne sais pas si vous avez déjà éprouvé ça ; mais moi, en pleine nuit, le monde me semble complètement différent. C'est presque religieusement que j'ai ouvert le livre et lu la première phrase. "Sur les terres rouges et sur une partie des terres grises de l'Oklahoma, les dernières pluies tombèrent doucement et n'entamèrent point la terre crevassée." Ca m'a tout de suite mis dans l'ambiance et c'est d'abord tout doucement que j'ai entamé ce pavé. Puis le rythme s'est accéléré, car je vivais dedans, au point de ne rien voir autour de moi. (Ca ne vous est jamais arrivé de vous croire dans un autre monde quand on vous y arrache ?). C'est donc parfaitement consciente des dangers auxquels je m'exposais que je me suis plongée dans ce chef d'oeuvre...

Roman historique d'abord. Car c'est bien un bout de l'histoire des Etats-Unis que l'on revit. Et pas des plus gais. Le premier chapitre instaure une atmosphère pesante et dure ; celle des terres arides et abandonnées de l'Oklahoma. On sent à travers le style rocailleux de Steinbeck cette dureté, cette difficulté à vivre. Et c'est dans ces conditions déjà difficiles que l'on fait la rencontre de la famille Joad, symbolisant toutes les familles. Tom, venant d'obtenir sa liberté sur parole après un séjour de 4 ans à la prison de Mac Alester pour avoir tué involontairement un homme lors d'une rixe, se fait prendre en stop par un camionneur. Tom est un homme dur mais bon, serviable et débrouillard. Il rencontre sur le chemin vers sa maison, l'ancien pasteur, Casy, qui l'accompagne. Ce dernier expose à Tom ses nombreuses réflexions sur la religion et la vie. Débordant de questions, il remet en cause tout ce qu'il a connu.  Puis, on fait la connaissance de toute la famille : Pa et Man (contraction de Papa et Maman), les parents, l'oncle John, Al et Noah, Rose de Saron -appelée Rosasharn- (et son mari Connie), les enfants Ruthie et Winfield - tous frères et soeurs de Tom. Toute la famille vivait dans une petite ferme et, malgré le temps sec, la poussière et les intempéries, arrivait à vivre de ses maigres productions. 
Mais les temps changent et de puissantes entreprises ou banques achètent de nombreuses terres. Bientôt, elles chassent les fermiers endettés de leur terre natale. Les tracteurs envahissent les champs ; ils creusent les sillons et les hommes à leur commandes sont dénaturés par leurs actes, car ces hommes n'entretiennent plus de lien physique avec leur terre, leur propriété. A cette époque, cette terre était profondément respectée et sacrée ; elle symbolisait la subsistance d'une famille, son passé et son avenir. C'est une chose très importante à savoir pour comprendre ce livre. 
Alors, ces milliers de personnes, arrachées à leur seul bien, s'en vont toutes ensemble vers un seul but : l'Ouest, la Californie, l'Eldorado vanté par des centaines de petits prospectus.

"Peut-être pourrons-nous recommencer sur une terre nouvelle, riche... en Californie, où poussent les fruits. Nous recommencerons."

La Californie, une terre pleine de promesse... aujourd'hui encore ! Est-ce que les gens auraient encore maintenant le courage de tout sacrifier pour partir à l'aventure, si ils en étaient forcés ? Je pense que oui. C'est la plus grande force de l'Homme.

"Un homme, une famille chassés de leur terre; cette vieille auto rouillée qui brimbale sur la route dans la direction de l'Ouest. J'ai perdu ma terre. Il a suffi d'un seul tracteur pour me prendre ma terre. Je suis seul et je suis désorienté. Et une nuit une famille campe dans un fossé et une autre famille s'amène et les tentes se dressent. Les deux hommes s'accroupissent sur leurs talons et les femmes et les enfants écoutent. Tel est le noeud. Vous qui n'aimez pas les changements et craignez les révolutions, séparez ces deux hommes accroupis; faites-les se haïr, se craindre, se soupçonner. Voilà le germe de ce que vous craignez. Voilà le zygote. Car le "J'ai perdu ma terre" a changé; une cellule s'est partagée en deux et de ce partage naît la chose que vous haïssez: "Nous avons perdu notre terre." C'est là qu'est le danger, car deux hommes ne sont pas si solitaires, si désemparés qu'un seul. Et de ce premier "nous" naît une chose encore plus redoutable: "J'ai encore un peu à manger" plus "Je n'ai rien". Si ce problème se résout par "Nous avons assez à manger", la chose est en route, le mouvement a une direction. Une multiplication maintenant, et cette terre, ce tracteur sont à nous. Les deux hommes accroupis dans le fossé, le petit feu, le lard qui mijote dans une marmite unique, les femmes muettes, au regard fixe; derrière, les enfants qui écoutent de toute leur âme les mots que leurs cerveaux ne peuvent pas comprendre. La nuit tombe. Le bébé a froid. Tenez, prenez cette couverture. Elle est en laine. C'était la couverture de ma mère... prenez-la pour votre bébé. Voilà ce qu'il faut bombarder. C'est le commencement... du "Je" au "Nous"." (chapitre XIV) 

Et c'est bien ce qui arrive à la famille Joad, contrainte elle aussi de s'enfuir pour survivre. Leur monde vient de s'écrouler et, désorientés, ils se jettent à corps perdu, dans cette utopie. Et c'est bien le sujet de ce livre : un monde qui s'écroule, remplacé par un neuf. La brutalité du changement. 

Un roman réaliste et poignant. Les Raisins de la Colère est et restera pour moi un livre marquant ; car il est bouleversant par sa réalité. Se dire que tous ces gens ont vécus tout cela est bouleversant. Steinbeck a su me sensibiliser à cette tragédie, car grâce aux chapitres à visée plus générale, on prend conscience que la famille Joad est loin d'être un cas isolé. Et c'est bien ça, le drame : car tous ces gens se ruant vers l'Ouest en quête du moindre travail pour nourrir leur famille, causent leur propre perte par leur nombre. Les propriétaires sont bien heureux de voir tout ce monde arriver car ils pourront baisser le salaire de manière scandaleuse (Même les petits fermiers subsistants sont forcés d'aligner leur prix), sachant qu'il y en aura toujours pour accepter, pour essayer de se sortir de la misère. Les Joad ne font pas exception et une fois passé l'instant d'émerveillement devant tous ces vergers et ces fruits, ils se mettent à sillonner les route. 

"Tel homme, dont le cerveau jadis ne concevait qu'en hectares, se voyait à présent confiné pendant des milliers de milles, sur un étroit ruban de ciment. Et ses pensées, ses inquiétudes, n'allaient plus aux chutes de pluie, au vent, à la poussière ou à la croissance de la récolte. Les yeux surveillaient les pneus, les oreilles écoutaient le cliquetis des moteurs, les cerveaux étaient occupés d'huile, d'essence, supputaient anxieusement l'usure du caoutchouc entre le matelas d'air et la route. Un seul désir l'obsédait : l'eau et l'étape du soir, l'eau et les choses à mijoter sur le feu. Car la santé, seule, importait, la santé pour aller de l'avant, la force d'aller de l'avant, et le coeur d'aller de l'avant. Toutes les volontés étaient tendues, braquées devant eux, et leurs craintes, autrefois concentrées sur la sécheresse ou l'inondation, s'attardaient maintenant sur tout ce qui était susceptible d'entraver leur lente progression vers l'Ouest."

"Et les cultures changèrent. Des arbres fruitiers remplacèrent les champs de céréales et dans les vallées le sol se couvrit de légumes; des légumes pour nourrir le monde entier: laitues, choux-fleurs, artichauts, pommes de terre - toutes plants qu'on ne peut récolter que plié en deux. Un homme se tient droit en maniant la faux, la charrue, la fourche; mais il lui faut marcher à quatre pattes comme un scarabée entre les rangées de salades, il lui faut courber le dos et traîner son long sac entre les rangées de cotonniers, et dans un carré de choux-fleurs il doit se traîner à genoux comme un pénitent."

Et bientôt, la petite famille découvre que l'Eldorado a des allures d'enfer. Quand ils regardent avec envie ces terres en friches qui pourraient nourrir des centaines de familles, on leur dit qu'elles sont la propriété d'Untel, et qu'ils n'ont pas le droit d'y mettre un pied. Mais il y a pire : les pauvres fermiers qui ne peuvent rivaliser avec les grands propriétaires doivent laisser pourrir leurs récoltes sous les yeux affamés des émigrants. Et ces propriétaires saccagent ces denrées à seule fin de ne pas influencer le marché.

"Alors des hommes armés de lances d'arrosage aspergent de pétrole les tas d'oranges, et ces hommes sont furieux d'avoir à commettre ce crime et leur colère se tourne contre les gens qui sont venus pour ramasser les oranges. Un million d'affamés ont besoin de fruits, et on arrose de pétrole les montagnes dorées.
Et l'odeur de pourriture envahit la contrée.
On brûle du café dans les chaudières. On brûle le maïs pour se chauffer - le maïs fait du bon feu. On jette les pommes de terre à la rivière et on poste des gardes sur les rives pour interdire aux malheureux de les repêcher. On saigne les cochons et on les enterre, et la pourriture s'infiltre dans le sol.
Il y a là un crime si monstrueux qu'il dépasse l'entendement.
Il y a là une souffrance telle qu'elle ne saurait être symbolisée par des larmes. Il y a là une faillite si retentissante qu'elle annihile toutes les réussites antérieures. Un sol fertile, des files interminables d'arbres aux troncs robustes, et des fruits mûrs. Et les enfants atteints de pellagre doivent mourir parce que chaque orange doit rapporter un bénéfice. Et les coroners inscrivent sur les constats de décès: mort due à la sous-nutrition - et tout cela parce que la nourriture pourrit, parce qu'il faut la pousser à pourrir.
Les gens s'en viennent armés d'épuisettes pour pêcher les pommes de terre dans la rivière, et les gardes les repoussent; ils s'amènent dans de vieilles guimbardes pour tâcher de ramasser quelques oranges, mais on les a arrosées de pétrole. Alors ils restent plantés là et regardent flotter les pommes de terre au fil du courant; ils écoutent les hurlements des porcs qu'on saigne dans un fossé et qu'on recouvre de chaux vive, regardent les montagnes d'oranges peu à peu se transformer en bouillie fétide; et la consternation se lit dans les regards, et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim. Dans l'âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines."

De nombreuses fois, les familles, et avec elles notre famille Joad, doivent trouver un nouveau travail ; car la besogne s'effectue vite en raison du trop grand nombre. Et c'est à nouveau l'inquiétude de savoir s'il pourront manger le soir. Chaque fois, il faut s'habituer à un nouveau logement, de nouveaux voisins. Man, toujours vaillante et optimiste, assure le maximum de comfort pour sa famille et fait tout son possible pour leur remonter le moral. Wagons, tentes, minuscules maisons en tôle... le changement est permanent et il incombe à Man de satisfaire aux besoins nutritionnels et ménagers. On a d'ailleurs une belle et drôle réflexion de cette dernière : 

"Chez l'homme, tout marche par sauts -un enfant vient au monde, un homme meurt, ça fait un saut. Il prend une ferme, il perd sa femme, un autre saut. Chez la femme, ça coule comme une rivière, avec des petits remous, des petites cascades, mais la rivière, elle coule sans jamais s'arrêter. C'est comme ça que la femme voit les choses." Encore d'actualité ?

Le peuple gronde mais ne se soulève pas. Certains ont conscience que leur force réside en leur nombre et que tous ensemble, ils pourraient renverser les plus grands. Mais d'autres voient moins loin et ne pensent qu'à ce qu'ils mangeront le soir ; et on ne peut les blâmer. Les grèves naissantes sont vites réprimées. 
Dépassés par cette cruauté, démunis, la famille Joad se fragmente : certains meurent, d'autres partent... et le noyau familial résiste et avance, se battant jusqu'au dernier souffle de vie. Et c'est maintenant Man le chef de famille ; car elle seule a la volonté de sauver sa famille. En chemin, ils rencontrent d'autres familles et font parfois un bout de chemin ensemble. Les liens se resserrent ou se détendent. Mais la vie continue, et quand il est temps de partir, il ne faut pas repousser le départ.
Cette réalité est rendue d'autant plus vivante que Steinbeck nous la décrit avec beaucoup de précision. Les longues descriptions sont belles et riches ; elles aident le lecteur à se projeter dans le temps et l'espace pour se familiariser avec des personnages. On a notamment de belles descriptions du temps, des intempéries, de leurs dégâts. Belles mais tristes car ces dégâts s'ajoutent à la misère.

J'ai aimé ce livre ; j'ai aimé la façon dont Steinbeck nous décrit la réalité de ces milliers de gens à l'aube d'un monde nouveau -mais aucunement meilleur. J'ai apprécié le choix de l'auteur d'alterner un chapitre plus personnel avec un chapitre à portée plus générale. Les Raisins de la Colère, est un chef d'oeuvre intemporel, certes, mais il devait être plus vrai, plus fort et plus âpre quand on le lisait alors qu'il était d'actualité - car nous, enfants du XXI°s, nous ne pouvons dûment imaginer le quotidien de ces gens, leur lutte pour vivre. J'ai commencé ce livre sans vraiment être touchée, et la distance entre ce roman et moi me protégeait mais m'aveuglait. A mesure que les pages défilaient, cette distance s'est réduite et j'ai été emportée dans ce livre, je faisait partie de la famille Joad. Et ce n'est que dans les 50 dernières pages que je souffrais avec elle. Le personnage de Man, tout particulièrement, m'a touchée, émue ; je ne me suis pas "reconnue" en elle, mais j'arrivais à la comprendre, à précèder ses paroles ; je ressentais ses inquiétudes et je pensais parfois comme elle. A cette époque, c'est une société d'hommes; il n'empêche que c'est bien Man qui tient les commandes. Elle sait que si elle flanche, toute la famille tombera. Et c'est en cela que ce personnage est beau : toujours à se sacrifier, à donner pour les autres. Ruthie m'a quelque fois profondément agacée ou rire ; en tant qu'enfant, elle est très "instable", lunatique. Elle joue à la grande soeur et répète souvent les informations d'un air important à son petit fère. Winfield a quelques traits identiques mais il est plus réservé et plus posé. Par son jeune âge, il suit sa soeur. Tom est aussi un personnage marquant et touchant que j'ai apprécié ; mais il m'est resté quelque fois incompris. Avec sa mère, il est le seul à faire bouger les choses, à réagir. Quant à l'oncle John, marqué par la perte de sa femme, il se laisse porter et est très peu bavard ; mais quand il parle, on l'écoute. C'est aussi un personnage touchant, car sous ses airs parfois bourrus, il cache une âme généreuse. Pale chef de la famille a été complètement démantelé par le départ, même si cela ne se ressent pas tout de suite. Perdre sa ferme est un acte inconcevable pour lui et il avouera que, pour sortir des misères quotidiennes, il repense au passé. Cependant, il est serviable et bon. Souvent il menace sa femme d'un coup de trique (mais on sent qu'il la respecte et ne le fera pas) du fait de l'inversion de leurs rôles. Man lui dit qu'une fois cette période terminée, elle s'y résoudra. Quant à Al, le frère de Tom, coureur de jupons invétéré, c'est un personnage complexe. Passionné de voiture, il sera d'une grande aide pour tous les problèmes mécaniques et se révélera attentionné et bon. Enfin, Rosasharn, la fille, enceinte dès le début, est souvent râleuse, mais tout comme les autres, elle est serviable et généreuse. 
Je n'ai parlé ici que des personnages les plus importants, les plus marquants à mon goût. Il y a également ces personnages secondaires mais indispensables au roman :
 Casy, l'ancien pasteur, qui se révélera finalement d'une grande aide pour la petite famille ; comme dit Tom, il cause beaucoup, mais ses réflexions sont dignes d'intérêts et profondes. J'ai beaucoup aimé ses discours. Noah, que je n'ai pas tout à fait cerné. Posé, tranquille, même quand il décide qu'il est temps pour lui de s'en aller. Connie, cet être si avenant pour sa femme Rosasharn n'est pas très profond. Grand-père et Grand-mère; je les ai appréciés, ces deux-là ! Toujours drôles et francs, ils sont toutefois fragiles tant physiquement que moralement. Et tous ensemble, ils entreprennent un grand voyage, au péril de tout, avec beaucoup de courage.

SPOILERS SPOILERS SPOILERS SPOILERS SPOILERS SPOILERS SPOILERS SPOILERS SPOILERS SPOILERS

J'ai trouvé la fin superbe, magnifique d'humanité. Rose de Saron, qui fait don d'elle, de façon si naturelle, si bonne... La jeune fille remonte en flèche dans mon estime. Et cette ultime description... elle qui a perdu son enfant retrouve son instinct maternel pour sauver cet homme. Magnifique. 
J'ai toujours été sensible au dernier mot, voire aux deux derniers mots. Et ceux-ci m'ont comblée : "Mystérieux sourire" : laisse présager le bonheur dans tout ce malheur, un fragment de soleil. Et l'adjectif : on ne sait pas comment ils vont s'en sortir car la fin est très ouverte.

FIN DES SPOILERS FIN DES SPOILERS FIN DES SPOILERS FIN DES SPOILERS FIN DES SPOILERS 

Magistral. Un grand chef d'oeuvre, très humain.

Lecture commune faite avec Aline ; son avis ici.

Plaisir de lecture : 10/10