imgresOui, de retour en Angleterre, le froid de l'Islande (à tous les sens du terme) m'a un peu perturbée ; mais tout de suite après la LC du 23, j'y retourne, je ne me laisse pas faire aussi facilement ! 
A lire comme ça, cette simple phrase, on pourrait croire que je suis une habituée des aéroports ! C'est la magie des livres ;-)

L'auteur :

Vita Sackville-West, écrivain anglaise née en 1892 et morte en 1962 était une amie intime de Virginia Woolf (Ca, c'est une référence !) (V.S-W offrit un épagneul à V.W., que l'on peut voir dans Flush (billet) de cette dernière). Issue d'une famille aristocratique (son père et sa mère était baron et baronne de Sackville), elle se maria avec Harold Nicolson, diplomate de 1909 à 1929, et sous-secrétaire d'Etat à l'Information sous Winston Churchill, pendant une partie de la Seconde Guerre Mondiale.
Le couple eut deux enfants, Benedict Nicolson (1914-1978), historien d'art, et Nigel Nicolson (1917-2004), politicien et écrivain. Dans les années 1930, la famille acheta le château de Sissinghurst dans la campagne du Kent, région appelée "le jardin de l'Angleterre". (Niki nous présente ce fabuleux "château" : ici et ici)

La nouvelle :

J'ai découvert Vita Sackville-West pour la première fois, et, je l'admire beaucoup. Car l'histoire de cette courte nouvelle (80 pages) est très simple ; et pourtant, cet auteur arrive à en faire une magnifique lecture grâce à une superbe plume :

La famille Godavary est une famille vraiment étrange ; ses membres sont méfiants les uns envers les autres, car transparents pour quiconque appartient à leur famille. La lâcheté et un irrépressible désir de fuite devant les responsabilités les caractérise :

"De toutes les souffrances qui nous sont imposées, la plus insidieuse, celle qui nous perturbe le plus, est liée à la famille. Car nous n'avons aucun pouvoir de décision, aucune liberté vis-à-vis d'elle, ne serait-ce que parce qu'elle nous associe malgré nous à des êtres que nous n'aurions pas forcément choisi comme amis. (...) Le simple fait d'être parents fait que nous avons certains traits de caractères en commun. Nos proches connaissent donc nos points faibles : ils ont les mêmes ; ce que nous souhaiterions dissimuler leur est visible, puisque cette impitoyable hérédité nous a rendu transparents. C'est pour cette raison ue je me refusais à toute intimité avec les miens : ils me ressemblaient trop." (p39)

Le narrateur, Gervase Godavary, se rend dans la demeure familiale à l'occasion du décès du "doyen", son oncle, Noble Godavary. Ce puissant personnage, malgré sa mort, plane sur ce roman (un superbe chapitre relate son enterrement, pages 48-49) et ses actions de son vivant ont des conséquences dramatiques aujourd'hui sur ses proches : son remariage avec une Italienne lui donnera une fille, Paola, au caractère froid et distant, manipulatrice, séductrice, insondable, hautaine et intouchable. Elle fait donc figure d'étrangère au sein de la famille et aura le pouvoir de faire voler en éclat toute cette rigidité. 

L'histoire en elle-même est très prévisible : on se doute du contenu du testament, comme de la catastrophe imminente. De ce côté-là, pas de surprise donc. 

Un auteur au vocabulaire simple et au style plat aurait pu en faire une nouvelle totalement vide. La vie de ce récit provient du talent de l'auteur ; le style de Vita S-W soutient l'histoire, pour en faire une tragédie à suspens, la description d'une famille au caractère trouble et aux sentiments parfois ambigües. Chaque caractère est finement étudié. Paola est ainsi magnifiquement décrite en diverses occasions ; pourtant, elle conserve son mystère, ce qui en fait le personnage central : 

"Soudain une jeune femme apparut en haut des marches, adossée à la fenêtre, avec la pluie qui frappait violemment les vitres et, à l'arrière-plan, les sommets embrumés. Aucun doute, c'était Paola, la star des bals du Westmorland. Bien qu'elle fût en contre-jour, elle me fit d'entrée beaucoup d'effet : elle était brune, svelte avec pourtant quelques rondeurs, l'allure souple, élancée et féline des Italiennes. [...] Comment la qualifier ? Elle avait du style. Du chic. On ne peut pas dire qu'elle était belle - des lèvres rouges, pulpeuses, un petit nez, le teint pâle, les yeux noirs - mais elle avait une sorte de grâce, à la fois naturelle et sophistiquée [...]. C'était saisissant ; elle contrôlait si totalement la situation que j'en arrivais à me sentir un provincial maladroit en présence d'une femme du monde."

Vita Sackville-West nous installe d'abord au sein de cette famille, nous les décrit dans leurs faits et gestes, et, en adoptant un point de vue omniscient, nous révèle tous leurs secrets : la passion qui lit Austen et Rachel, entre autres. Puis, après la page 50 (la lecture du testament), tout bascule : l'attitude de chacun se modifie, l'atmosphère devient pesante ; le danger plane. Et tout éclate à la fin en apothéose.

"Nous prîmes place autour de la table. Paola avait les mains négligeament posées à plat devant elle. Très pale, les traits tirés, elle était étrangement lointaine. J'étais fasciné ; elle me faisait penser à une sorcière ; pas la créature fantomatique et ridée des légendes mais, une perverse et dangereuse jeune femme, impitoyable et bien réelle. Au risue de me contredire, je la trouvai très subtile alors que la veille je l'avais jugée grossière. Finalement, elle pouvait être l'une et l'autre." (page 51) Ce passage laisse augurer la suite. 

Un livre à lire donc, pour se familiariser avec une grande femme écrivain anglaise. 

Plaisir de lecture : 9/10

12° billet pour le challenge La plume au féminin

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