tumblr_lznkeen2Jt1r6cdu0_largeLes professeurs ont un don inné pour perturber les élèves. Inlassablement, les jours s'égrènent vers les épreuves de la fin de l'année, en l'occurrence bac français et histoire-géo pour ma part. Sont-ils eux-mêmes tendus à l'approche de ces examens, souhaitent-ils faire réagir des élèves qui jusque là n'ont que peu montré de signes de réflexion plus poussés que le calcul du nombre de minutes les séparant de la fin de l'heure, ou prennent-ils un malin plaisir à nous torturer, la réponse est multiple. Toujours est-il que, empoisonnée même dans mes lectures par ce stress continuel, je me suis mise en quête des plus grands classiques qui me restaient encore inconnus et qui pourraient m'être indispensables en vu de l'épreuve de français (ma préférence allant à la dissertation, il me faut de très nombreuses références, du "matériau"). 1984 figurait en bonne place. Surtout qu'un extrait avait été distribué par une prof de français exaspérée du manque de culture de ses élèves (aveuglée par son envie de nous rabaisser, elle n'a pas tenu compte du fait que sur plusieurs copies figuraient de très nombreux titres de romans. La domination totale et irréfléchie est un art qu'elle exerce avec application). J'avais donc avidement parcouru les première lignes de 1984. Mais signalons que cette lecture ne fut en aucun cas permise par cette même prof, mon envie de lire le-dit livre étant bien antérieure. Selon mon humeur, à venir prochainement soit une future profusion de classiques, de poésie, ou tout le contraire, ou un mix des deux x). 

george-orwell1984-151077-500-784_large1984, tout le monde connaît les leçons de morale de cette oeuvre majeure du XX° siècle. Qu'à cela ne tienne, nous voilà partis pour un peu de redite. La vérité, même rabâchée, est inoffensive.
Une précédente et passionnante dissertation ("Dans quelle mesure le roman et l'Histoire peuvent-ils se mêler ?") m'avait permis de m'interroger quelque peu sur le rôle du héros. Figure plus emblématique que significative, elle permet d'atteindre chez le lecteur un certain degré de compassion car, s'identifiant au personnage principal, il est plus sensible aux épreuves que celui-ci doit traverser. Ici, Winston Smith joue le rôle d'intermédiaire entre ce monde prophétique violemment pessimiste et nous, lecteurs du XXI° siècle. A travers lui, et le récit de ses pérégrinations quotidiennes, nous découvrons un monde totalitaire : quadrillage de la vie, contrôle de la population, censure,...mais qui va encore plus loin : falsification de documents historiques, création d'une langue simplifiée à l'extrême d'où les notions de liberté ou de bonheur sont supprimées. Appauvrissement de la langue pour l'appauvrissement de la pensée, et ainsi éviter toute formation de rébellion. Mais surtout, carcan de la pensée, presque torture psychologique, que chaque individu a appris à exercer sur lui-même.

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"La Guerre, c'est la Paix,
La liberté, c'est l'esclavage,
L'ignorance, c'est la force." 

Certes. Toute la profondeur de ces trois maximes nous est rendue à la lecture du "Livre de Goldstein". Ces paradoxes, qui semblent les fondements d'un totalitarisme dangereux et perceptiblement faux par toute personne douée d'un semblant de pensée, sont finalement il me semble, l'énonciation d'une vérité détournée ; mais poussée à l'extrême, elle se rapproche du non-sens. Ainsi le Ministère de la Vérité parfait le mensonge, celui de l'Abondance maintient la famine et celui de l'Amour se livre à la torture. Les deux chapitre du Livre, rapportés sur une trentaine de pages sont assez hardus à lire, dans le sens où ils ne paraissent pas s'appliquer à notre société. Evidemment, chacun est conscient de la volonté d'Orwell, qui transparaît à chaque page, à savoir la critique de son propre temps. Mais c'est ici une critique intemporelle, qui s'applique à la fois sur le présent mais aussi sur le passé et le futur. Une vérité qui est finalement inaltérable car enfouie en chacun de nous, faisant partie intégrante de nous. Effrayant.

"La Guerre, c'est la paix".
Principe de guerre continuelle. Peut-être la maxime la moins effrayante car plus illusoire. En dénaturant la guerre, acte sans but et sans cause, l'on instaure un état d'esprit patriotique et tendu vers la justice exercée par l'Etat. Conserver donc la population sous un contrôle permanent, toute la population, car le mécanisme de Doublepensée étant si bien intégré dans les couches supérieures qu'elles sont les plus grandes victimes du système.

L'acte essentiel de la guerre est la destruction, pas nécessairement de vies humaines, mais des produits du travail humain. La guerre est le moyen de briser les matériaux qui, autrement, pourraient être employés à donner trop de confort aux masses et, partant, trop d'intelligence en fin de compte.

La guerre non seulement accomplit les destructions nécessaires, mais les accomplit d'une façon psychologiquement acceptable. Il serait en principe très simple de gaspiller le surplus du travail du monde en creusant des trous et en les rebouchant. Ceci suffirait sur le plan économique, mais la base psychologique d'une société hiérarchisée n'y gagnerait rien.

Le mot « guerre », lui-même, est devenu erroné. Il serait probablement plus exact de dire qu'en devenant continue, la guerre a cessé d'exister. Une paix qui serait vraiment permanente serait exactement comme une guerre permanente. C'est la signification profonde du slogan du parti: La guerre, c'est la Paix.

6659587301_0287363ff4_z_largeDoublePensée
La plus belle invention de ce système, le fondement premier de l'Angsoc. Quel génie cet Orwell, car c'est bien là la clé du parfait régime totalitaire, qui lui assure pérénnité et succès. A la lecture de ces descriptions j'ai vraiment eu froid dans le dos. Il m'est déjà arrivé de tester cette technique, mais l'intégrer à son quotidien, faire de sa vie une complète supercherie...pour quoi au final ? Se créer un semblant de bonheur dans un monde vacillant, sans base et sans consistance ? Si l'individu est profondément ancré dans cette philosophie, s'il est "orthodoxe", "bien-pensant", alors il ne vit plus en tant que personne mais à travers le Parti. Chose terrible, puisque consciente et acceptée.

" (...) Une inlassable flexibilité des faits est à chaque instant nécessaire. Le mot clef ici est noirblanc. Ce mot, comme beaucoup de mots novlangue, a deux sens contradictoires. Appliqué à un adversaire, il désigne l'habitude de prétendre avec impudence que le noir est blanc, contrairement aux faits évidents. Appliqué à un membre du Parti, il désigne la volonté loyale de dire que le noir est blanc, quand la discipline du Parti l'exige. Mais il désigne aussi l'aptitude à croire que le noir est blanc et à oublier que l'on n'a jamais cru autre chose. Cette aptitude exige un continuel changement du passé, que rend possible le système mental qui réellement embrasse tout le reste et qui est connu en novlangue sous le nom de doublepensée."

" La double pensée est le pouvoir de garder à l'esprit simultanément deux croyances contradictoires, et de les accepter toutes deux. Un intellectuel du Parti sait dans quel sens ses souvenirs doivent être modifiés. Il sait, par conséquent, qu'il joue avec la réalité, mais, par l'exercice de la double pensée, il se persuade que la réalité n'est pas violée. Le processus doit être conscient, autrement, il ne pourrait être réalisé avec une précision suffisante, mais il doit aussi être inconscient. Sinon, il apporterait avec lui une impression de falsification et, partant, de culpabilité.

" la double pensée se place au coeur même de l'Angsoc, puisque l'acte essentiel du parti est d'employer la duperie consciente, tout en retenant la fermeté d'intention qui va de pair avec l'honnêteté véritable. Dire des mensonges délibérés tout en y croyant sincèrement, oublier tous les faits devenus gênants puis, lorsque c'est nécessaire, les tirer de l'oubli pour seulement le laps de temps utile, nier l'exigence d'une réalité objective alors qu'on tient compte de la réalité qu'on nie, tout cela est d'une indispensable nécessité. 

Pour se servir même du mot double pensée, il est nécessaire d'user de la dualité de la pensée, car employer le mot, c'est admettre que l'on modifie la réalité. Par un nouvel acte de doublepensée, on efface cette connaissance, et ainsi de suite indéfiniment, avec le mensonge toujours en avance d'un bond sur la vérité."

La doublepensée est fascinante je trouve. Comment semer la graine du totalitarisme et du despotisme à l'intérieur même des individus et la meilleure façon de les rendre esclaves à vie. Mais même le principe de vie est annihilé : le Parti est tout, l'individualisme voué à l'échec. Voilà ce qui explique la deuxième maxime.

La liberté, c'est l'esclavage.
Peut-être le plus terrifiant des principes énoncés, car il renie toute notion d'existence à proprement parler. Se rallier au Parti, être ainsi éternel. 
La remise en cause de la notion d'existence est choquante :

"Tout pouvait être vrai. Ce qu'on appelait lois de la nature n'était qu'absurdités. La loi de la gravitation n'avait pas de sens. « Si je le désirais, avait dit O'Brien, je pourrais m'envoler de ce parquet et flotter comme une bulle de savon. » 
Winston étudia cette phrase. S'il pense qu'il flotte au-dessus du parquet et si, en même temps, je pense que je le vois flotter, c'est qu'il flotte. 
Soudain, comme un bout d'épave immergée rompt la surface de l'eau, une pensée éclata dans son esprit. « Il ne flotte pas réellement. Nous l'imaginons. C'est de l'hallucination. » 
Il repoussa volontairement l'idée. L'erreur était évidente. Elle supposait que quelque part, en dehors de soi, il y avait un monde réel dans lequel des choses réelles se produisaient. Mais comment pourrait-il y avoir un tel monde ? Quelle connaissance avons-nous des choses hors de notre propre esprit ? Tout ce qui se passe est dans l'esprit. Quoi qu'il arrive dans l'esprit arrive réellement.
Il n'eut aucune difficulté à réfuter l'erreur et il n'y avait aucun danger qu'il y succombât. Il se rendit compte, néanmoins, qu'elle n'aurait jamais dû se présenter à lui. L'esprit doit entourer d'un mur sans issue toute pensée dangereuse. Le processus doit être automatique, instinctif. En novlangue, cela s'appelle arrêtducrime. 
Il s'exerça à l’arrêtducrime. Il soumettait à son esprit des propositions : « Le Parti dit que la terre est plate », « le Parti dit que la glace est plus lourde que l'eau », et s'entraînait à ne pas voir ou ne pas comprendre les arguments qui les contredisaient. Ce n'était pas facile. Il y fallait un grand pouvoir de raisonnement et d'improvisation. Les problèmes arithmétiques qui découlaient d'un axiome comme « deux et deux font cinq » étaient hors de la portée de son intelligence. Il fallait aussi une sorte d'athlétisme de l'esprit, le pouvoir tantôt de faire l'usage le plus délicat de la logique, tantôt d'être inconscient des erreurs de logique les plus grossières. La stupidité était aussi nécessaire que l'intelligence et aussi difficile à atteindre."

Le Pouvoir
Notion très vague, mais toujours légèrement péjorative. Qu'est-ce qu'avoir le pouvoir ? Comme Winston le héros, j'ai cru que dans ce roman encore, l'idée serait de diriger une population pour son propre bien etc etc. Mais ici, le Parti a la franchise d'admettre, avec un certain orgueil et une supériorité clairement affichée, qu'ils recherchent le pouvoir pour le pouvoir. Il est donc une fin, non un moyen. 

“Commencez-vous à voir quelle sorte de monde nous créons ? C’est exactement l’opposé des stupides utopies hédonistes qu’avaient imaginées les anciens réformateurs. Un monde de crainte, de trahison, de tourment. Un monde d’écraseurs et d’écrasés, un monde qui, au fur et à mesure qu’il s’affinera, deviendra plus impitoyable. Le progrès dans notre monde sera le progrès vers plus de souffrance. L’ancienne civilisation prétendait être fondée sur l’amour et la justice. La nôtre est fondée sur la haine. Dans notre monde, il n’y aura pas d’autres émotions que la crainte, la rage, le triomphe et l’humiliation. Nous détruirons tout le reste, tout.                  

Nous écrasons déjà les habitudes de pensée qui ont survécu à la Révolution. Nous avons coupé les liens entre l’enfant et les parents, entre l’homme et l’homme, entre l’homme et la femme. Personne n’ose plus se fier à une femme, un enfant ou un ami. Mais plus tard, il n’y aura ni femme ni ami. Les enfants seront à la naissance enlevés aux mères, comme on enlève leurs oeufs aux poules. L’instinct sexuel sera extirpé. La procréation sera une formalité annuelle, comme le renouvellement de la carte d’alimentation. Nous abolirons l’orgasme. Nos neurologistes y travaillent actuellement. Il n’y aura plus de loyauté qu’envers le Parti, il n’y aura plus d’amour que l’amour éprouvé pour Big Brother. Il n’y aura plus de rire que le rire de triomphe provoqué par la défaite d’un ennemi. Il n’y aura ni art, ni littérature, ni science. Quand nous serons tout-puissants, nous n’aurons plus besoin de science. Il n’y aura aucune distinction entre la beauté et la laideur. Il n’y aura ni curiosité, ni joie de vivre. Tous les plaisirs de l’émulation seront détruits. Mais il y aura toujours, n’oubliez pas cela, Winston, il y aura l’ivresse toujours croissante du pouvoir, qui s’affinera de plus en plus. Il y aura toujours, à chaque instant, le frisson de la victoire, la sensation de piétiner un ennemi impuissant. Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement.”


tumblr_m3pqa4sMcr1qeydi6o1_500_largeLe Livre de Goldstein est donc vraiment passionnant, quand on prend bien le temps d'essayer de le comprendre. Il explique véritablement tout le système de ce monde, mais éclaire aussi les bases profondes de ce qui pourrait naître du nôtre. Il est effrayant en cela qu'il rend ce système plus réel, plus concret que s'il s'était agit d'une simple histoire de héros renversant ce gouvernement. Car même quand on retrouve Winston, les épreuves qui l'attendent nous glacent et la fin choque.

Un roman bouleversant, choquant car développant des doctrines presque insupportables psychologiquement. Plus marquant que plaisant.

A vrai dire, j'ai eu un peu de mal à écrire ce billet, ces idées me tournant dans la tête, m'obnubilant parfois, m'envahissant, m'engluant dans ce pessimisme. Maintenant, j'ai grand besoin de me vider l'esprit de toutes ces vérités, trop proches encore ; dans quelques temps, quand je les aurais bien assimilées, voire "digérées", je sais qu'elles feront grandement évoluer ma vision des choses, elles commencent déjà.

Je crois que là tout de suite, le Club des incorrigibles optimistes me semble un choix de lecture tout désigné.