imgres

Je ne choisirais pas Daniel Pennac comme représentant de la richesse, de la douceur, de la subtilité et de l'élégant phrasé de la langue française, certes non, mais assurément comme celui de l'imagination débordante amenant des images toujours plus loufoques à émerger de cette contorsion faite à notre belle langue. On pourrait presque y voir une certaine subtilité à ainsi modeler et fouiller le langage familier pour trouver ses plus beaux composants, à l'agencer pour en extraire des pépites de douce humeur, de bien être à la lecture. J'ai eu la sensation de m'enrouler dans une confortable couverture légèrement rugueuse, aux tons vivifiants, aux pouvoirs surnaturels d'arriver à déchaîner une imagination déjà débridée. Car il est véritablement arrivé a m'émoustiller à travers un pétillant récit scintillant d'humanité. Pourtant, ma découverte de cet auteur, si simple à ses débuts, avec Kamo et moi (court roman pour 10/12 ans, gentiment déjanté mettant en scène des collégiens aux prises avec une prof de français retombée en enfance), a connu quelques heurts : j'avais admiré l'originalité de Messieurs les enfants, originalité qui ne semble laisser aucun de ses livres de côté, mais le vocabulaire et le style m'avait rebutée.
Les descriptions sont de purs bonheurs offerts par une plume alerte et attentive, captant chaque détail, le regard de Benjamin Malaussène faisant fleurir mille et une métaphores : 

"Je craignais d'arriver en retard, mais le Magasin est plus en retard que moi. Avec ses stores de fer baissés sur ses immenses vitrines, il fait l'effet d'un paquebot en quarantaine. De ses chaudières souterraines monte une vapeur qui s'effiloche dans le brouillard matinal. Par-ci, par-là, de petites trouées lumineuses m'indiquent pourtant que le cœur bat. Il y a de la vie là-dedans. J'y pénètre donc et suis aussitôt inondé de lumière. Chaque fois, c'est le même choc. Autant il fait sombre dehors, et sinistre, autant ça brille à l'intérieur. Toute cette lumière qui tombe en cascade silencieuse des hauteurs du Magasin, qui rebondit sur les miroirs, les cuivres, les vitres, les faux cristaux, qui se coule dans les allées, qui vous saupoudre l'âme -toute cette lumière n'éclaire pas : elle invente un monde."

On a ainsi l'impression que le Magasin est relié au monde par un réseau naturel : la vapeur qui se font dans le brouillard ambiant, des troués de lumières qui doivent doucement éclairer la rue et caresser les trottoirs, cette métaphore filée de l'eau (cascade, inondé, coule) qui rafraîchit l'âme et puis l'intérieur du Magasin lui même : ne vous êtes vous jamais fait la réflexion, aux journées froides et voilées d'hiver, de l'irréalité de toutes ces lumières, offrant comme un démenti à cette nature qui semble s'éteindre au dehors, hiberner pour des temps plus cléments ? On entre dans une bulle dont les contours de néons renferment des allées et des allées de marchandises étalées aux yeux des consommateurs, se ventant à la clarté de cette lumière artificielle. Quand je vous disais qu'il débridait mon imagination... C'est étrange comme à chaque fois ces descriptions répondent à des souvenirs en moi, quotidiens pour la plupart, et donc insignifiants et relégués dans une mémoire dont j'ignorais l'existence. Ce sont des petits plaisirs de la vie de tous les jours, qui je pense viendront me visiter une fois cette enfance dissipée complètement : les courses au supermarché, pourtant relativement banales revêtent une forme de plénitude innocente propre à la prime jeunesse. Cet amoncellement d'articles est quand même incroyablement déroutant pour un enfant, et cette impression d'être submergée, je l'ai retrouvée pendant cette lecture.

"La main sur mon épaule, il entreprend de me faire faire la visite complète du Magasin. Il m'entraîne d'étage en étage, et, de sa belle voix souterraine, il me parle du moindre objet (cocotte-minute, cassoulet en boîte, nuisettes, escalators, pléiades, luminaires, fleurs de tissus, tapis persans) sur le mode historico-mystique, comme s'il s'agissait d'un monumental condensé de civilisation visité par deux Martiens perclus de sagesse."

Mais, hé, que ce passe-t-il finalement dans cette grande surface aux allures intemporelles ? Des explosions. Des bombes font voler en éclat le calme et l'horloge bien réglée de ce temple de la consommation. Ces électrocutions du présent, Pennac les décrit avec un style tout à fait singulier : elles arrivent véritablement comme des déflagrations, brutalement, introduites par des "brusquement, soudain, et c'est là que" assez simples en somme, mais qui, dans un tel récit, avec un tel langage (on pourrait vraiment parler de plume si quelques mots vulgaires de temps en temps l'empêchaient), épousent la forme générale de l'histoire : parfaitement insérées dans le canevas, elles le font rebondir et lui ajoute un curieux dynamisme un peu bancal et naïf. Ces bombes donc, font littéralement exploser des clients, à trois reprises. À chaque fois, leur mort  est finalement leur acte de naissance dans le roman, et on remonte le temps pour découvrir leur propre quotidien et habitudes. Mais de tels actes terroristes mettent évidemment en ébullition la Direction, et une enquête est vite et (maladroitement ?) menée, en l'occurrence par le commissaire Coudrier, au bureau tout à fait insolite. Voilà c'est cela : le quotidien est détaillé mais avec une dose juste de décalage, qui fait que, certes, on évolue dans un cadre connu, mais les actions étant caricaturales, illustrent des pensées, des états d'esprit, des philosophies, des Way of Life.
Et Meurtre au Savoy me reste encore en travers de la gorge, avec son inaction légendaire pour moi. Ici, j'ai du coup d'autant plus apprécié les nombreux rebondissements et l'évolution parfaitement proportionnée, les petits coups de théâtre, l'enquête qui avance, le piège qui se referme...et toujours ce cadre mouvant autour, passionnant, vivifiant à lui seul..bref, la construction m'a ravie !

Et qui, finalement ? Qui est ce monde qui grouille et se partagent les pages de ce palpitant roman ? Si j'ai déjà évoqué la possibilité d'une certaine finesse dans ce récit, j'en suis convaincue en ce qui concerne les personnages. Relativement peu décrits, ils ne s'illustrent que par leurs actions et leurs paroles. Un bouc émissaire, un chien épileptique, une allumeuse journaliste, une photographe initiée voleuse de présent, une voyante avant l'âge, un veilleur de nuit racontant sa guerre en poussant le bois, un sceptique et bagarreur qui met à profit un superbe cadre (son collège) pour se livrer à des expériences, une mère fugueuse, un hypocrite de première, un gentil pédé et ses vieux en blouses grises, des clients douteux, d'autres tordus, certains transparents, d'autres encore fondus d'humanité sous un dehors de brute, un personnel antipathique et borné...une bonne alchimie à partir de tous ces éléments hétéroclites au possible !! :D
Mais surtout, notre héros et son odeur de bouc (émissaire, s'entend) représente bien à lui seul le plus haut degré de loufoquerie jamais atteint dans un degré raisonnable de mon expérience de lectrice. Rien que sa profession, et ce qu'elle implique au quotidien, est totalement jouissive. Seul représentant d'un Contrôle technique inexistant, il fait son numéro au Bureau des Réclamations où attendrissant clients en colère, il s'acquitte de la tâche que personne ne supporte : assumer. Côté famille, Ben est un véritable héros sensible et touchant, jonglant avec toute sa petite famille de beaux frères et belles sœurs.

Son histoire n'étant pas assez pimentée, il s'en inspire en prime pour ses aventures de Pat les pattes et Jib la Hyène, deux inspecteurs particulièrement tordus ; et ces histoires savent charmer et émerveiller les mômes, dont les yeux papillonnent et les synapses travaillent devant la précision et l'ingéniosité de Ben à inventer. Mon père utilisait le même procédé pour satisfaire notre soif d'histoire, à mon frère et à moi. J'en garde de merveilleux souvenirs, c'était encore mieux que les BD ;)

"Je raconte donc, jusqu'à ce que le clignotement des yeux annonce l'extinction des lumières. Lorsque je referme la porte sur moi, l'arbre de Noël scintille dans l'obscurité. Je ne m'en suis pas trop mal tiré ; ils n'ont pas pensé une seconde à se jeter sur leurs cadeaux."

Et au final, ai-je parlé de l'immense drôlerie de ce bouquin ? Drôles les répliques claquantes comme un fouet, ou sirupeuses comme une coulée de miel, sombres à double tranchants, ou limpide d'une réalité dévoilée. Drôles les situations alambiquées, le cadre mouvant et moquant, les personnages se chevauchant les uns après les autres pour tenter d'ériger la plus haute pyramide du rireDrôles enfin et avant tout, l'histoire, aux petites ramifications simples et justes comme il faut, de petits arbrisseaux qui donnent du volume à l'arbre, qui l'allége en même temps, et le complète. Bref, un livre placé sous le signe de l'humour caustique ou tout simplement simple et bon enfant, une bonne tartine de rire recouverte d'une bonne dose de bonne humeur framboisée ;))

C'est un style presque enfantin en somme, mais charmeur, qui appelle à se souvenir, le récit d'un quotidien dont le caractère déjanté n'est là que pour nous montrer l'éclat des actions quotidiennes. Alors oui je crois que je poursuivrai avec plaisir mon aventure dans la jungle broussailleuse de la saga Malaussène, espaçant ces lectures peut être, pour ne pas risquer l'indigestion et changer un peu de langage, mais les personnages m'ont accrochée, et l'écriture aussi :) au final, c'est un grand coup de cœur, légèrement troublé par un petit bémol d'ordre linguistique (registre majoritairement familier).

Et le titre, finalement, à quoi rime ce titre loufoque ? Pour moi, l'explication est arrivée comme une petite illumination du milieu de la lecture : les Grands Magasins...tout de suite ce groupe nominal me met Au bonheur des dames en tête. Mais des ogres, pour Pennac : des ogres, figure enfantine du méchant par excellence, méchants poseurs de bombes, méchants tourmentant notre Malaussène, des ogres Noël qui couvrent les feuilles de dessin du Petit, des ogres, en bref, qui peuplent la grande surface, et qui au final pourraient tout aussi bien se rapporter aux consommateurs eux mêmes, ogres dévorant marchandises et temps, petits ogres dévoués nourrissant d'autres, voraces !  Mais aussi, les ogres sont tout simplement la caricature de chacun :car si comme l'affirme Julia, aimer se dit comer en espagnol...tout ça, ce sont mes petites réflexions aux trois quarts du roman, mais la fin nous révèle la véritable métaphore de l'ogre ;)

Plaisir de lecture : 9,5/10

 

imgres

lecture grâce au Challenge Prix Campus