imgresArnljótur, à 22 ans, est un jeune homme doux et introverti, à l'existence tranquille. Dans son Islande natale, pays froid et en apparence hostile à la vie, il ne garde qu'un père et un frère handicapé mentalement. Tous les trois, profondément touchés par ce drame qui devra véritablement bouleverser des existences pourtant si pures, ne se remettent que  mal de la mort de la mère ; décrite comme une source de lumière en toutes circonstances, figure emblématique d'une enfance riche en attentions délicates, elle continue de  planer dans toutes les discussions. Les premières lignes du roman sur le choix des recettes maternelles témoignent des solides attaches que conserve cette famille avec son passé. L'image du père détruit par sa mort, mais toujours présent, et lui aussi d'une grande sensiblerie : toute la famille est très soudée, très proche : l'incompréhension se lit dans chaque geste, chaque parole, quand le héros décide de partir, mais la confiance prédomine, même si un peu d'inquiétude subsiste. Arnljótur quitte l'Islande pour le continent, plus luxuriant, afin peut être de se détacher un peu de sa vie complètement enracinée dans le passé.
Il m'a semblé qu'il éprouvait le besoin de reconsidérer ce passé, de le classer, d'en étudier les différentes variétés, de s'y retrouver, tout en le protégeant en lui pour ne pas qu'il s'efface.

"Il conduit si lentement à travers le champ de lave hérissée que je peux contempler à loisir les oiseaux perchés à intervalles réguliers sur les sommets pointus de couleur violette dans l’aube tachetée de bleu, comme ça à l’infini, mesure après mesure, comme la partition mélancolique d’une œuvre musicale qui va crescendo."

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Mais Arnljótur sent qu'il a besoin d'une nouvelle vie. D'une grande délicatesse dans le rapport avec les autres, dans la façon dont il appréhende le monde, dans ses paroles, ses gestes, ses pensées la plupart du temps, l'on sent que le traumatisme causé par la mort de sa mère a façonné une personnalité nécessitant tendresse et douceur, sécurité. Attentif à lui même, notre doux héros se cherche, a des pensées sur la mort dans un premier temps, ne sait pas ce qu'il recherche, se laisse guider par son moi intérieur qu'il apprend à connaître, à écouter, toujours avec patience, sans précipitation.
Brillant dans les études, il témoigne cependant d'une attirance particulière pour l'horticulture, une passion héritée de sa mère. C'est pourquoi il décide ce voyage, qui le mènera dans un monastère reculé, brisant une roseraie jadis célèbre pour sa beauté. En charge de ce trésor oublié, il le restaurera avec patience. Notre héros arrive apporte sa rose au feuillage : il s'agit d'une variété de Rosa Candida, une rose blanche très rare à l'origine. Sa fleur est cependant d'une couleur pourpre singulière et sa beauté n'a d'égale que sa fragilité.

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Ne serait ce qu'avant d'arriver à ce lieu paisible, où bien des choses arriveront encore, Arnljótur à un long périple à parcourir : tout commence par une seconde naissance, à travers l'expérience de l'appendicite, qui donnera matière à nourrice des réflexions toujours plus fréquentes sur la mort et le corps (les deux pulsions originelles de l'inconscient selon Freud d'ailleurs). Cette renaissance, il la vivra comme à travers un voile : la arrière de la langue transforme les intentions par le prisme des gestes, seul moyen de communication à sa portée. Et tandis que lui se remet dans son lit blanc immaculé du renouveau, ses boutures, qui l'accompagnent depuis sa terre natale, son trésor a lui, une variété bien précisé de rose, attend dans du coton qu'un milieu plus propice permette leur croissance. Cet engrais, sous forme de terre fertile, viendra non seulement pour elles mais aussi pour l'islandais. Un passage à l'âge adulte serait il en train de s'accomplir ?

Car jusqu'à maintenant règne une confusion entre enfance et âge adulte, on le remarque très bien à travers cette aventure d'une demi nuit dans la serre avec Anna : fruit de l'amour irréfléchi, véritable perle, Flora Sól n'en est pas moins un terrible accident...
Une obsession pour le corps que je 'ai pas tout à fait comprise, mais décrite avec pudeur également. Une description avant tout des sentiments, un besoin de rendre une place au charnel ? De la commence l'histoire, plaque tournante du roman,
causalité de nombreux événement et origine de bouleversements pour Arnljótur.

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L'adaptation et l'apprentissage se font tout doucement : la frontière que constitue la langue au départ, est progressivement maîtrisée. Mais cet handicap s'est révélé bénéfique, et sert parfaitement le sujet de ce roman :  l'intériorisation, ce qui constitue l'individu, ce qui le lie aux autres, mais au delà des mots ; vous l'aurez compris, dans ce livre, on touche au Sensible, aux sentiments, aux émotions. Roman d'apprentissage de l'Homme tout simplement, mais dans sa plus belle définition.

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Plusieurs biomes dans ce roman, qui le jalonnent : laves, ou rien ne pousse, puis forêt, contraste énorme, presque indécent avec la stérilité de la terre islandaise ("Est-ce qu'un homme élevé dans les profondeurs obscures de la forêt, où il faut se frayer un chemin au travers de multiples épaisseurs d'arbres pour aller mettre une lettre à la poste, peut comprendre ce que c'est que d'attendre pendant toute sa jeunesse que pousse un seul arbre ?"), puis vient la célèbre roseraie. le héros, à travers ces différents espaces qu'il traverse, à toujours besoin d'une base, d'une structure : il ne se reconstruit pas sur rien, mais comme une rose sensible a besoin d'un tuteur pour s'accrocher à la vie, il se rattache à sa passion qui trace pour lui un chemin rassurant.

La réalité le rattrape pourtant, par l'intermédiaire d'Anna et de sa fille, mais c'est une réalité qu'il accepte et qu'il aime petit à petit : "Des l'instant où mère et fille ont mis le pied dans mon logis -ma première ébauche de foyer- c'est comme si tout devenait plus clair, comme si l'appartement se remplissait de lumière." Un rapport particulier s'installe entre sa fille et lui, fille a laquelle il tient beaucoup mais plus comme à une incarnation d'une vie qui tend à poindre, le commencement d'un changement radical. Comme la défunte mère avant, Flora Sol, pétillante, véritable petit ange, éclaire son monde et se fait bientôt centre de son existence.

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Encore plus par la suite, on explore les relations humaines. Petit à petit, l'attention se déporte, on assiste à un changement de centre, de sujet premier, parallèlement à l'évolution psychologique du héros. Il semble s'intéresser davantage à autrui : il s'agit alors d'une nouvelle phase de recherche de soi, qui passe par la compréhension de l'autre. Ainsi passé la page 200, une nouvelle dynamique nous assure un regain d'affection pour ce héros tendre, doux et candide.
Un nouvel ordre des choses pour de nouvelles découvertes, des responsabilités, de grandes joies, des petits pas vers un bonheur qui à mesure qu'il se dessine n'en devient que plus grand et plus certain.

Dans cette nouvelle vie, le monastère, symbole de stabilité, de durabilité, auquel vient souvent le héros, comme l'église, ont une place prépondérante dans un monde particulièrement sensible.

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Les sens sont ici très présents : le toucher à travers le corps : corps de la mère de sa fille, corps de sa mère retrouvée morte, sa main qui tient celle de son frère...  la vue, l'odorat sont également sollicités mais dans une moindre mesure. L'ouïe en revanche est moins misé en relief, l'atmosphère est comme qui dirait ouatée. On le ressent dans le style, doux mais sans heurts, sans grands rebondissements non plus, comme un chemin tracé que l'on suit sans véritable surprise mais qui apaise et joue le rôle d'un baume fortifiant. 

Le nombre de chapitres est égal à l'âge du père, on pourrait donc y voir l'aboutissement d'une phase de recherche de soi :  des sentiments mêlés, beaucoup de découvertes des autres à travers soi, de soi à travers les autres.

Sa quête semble achevée, ses désirs formulés, il est dans l'expectative, et soutenu par un espoir légitime.  Espoir qui perce de partout, et éclaire notre héros, le lecteur à travers lui, lecteur apaisé par une lecture d'une grande douceur et d'une pureté régénératrice.

Douce, fraîche, simple, poétique, cette lecture fleure bon le naturel, la délicatesse. La Nature tend une main protectrice sur la vie de son apôtre... Impression générale de grande douceur, de tendresse, de qqch de lent mais continu, comme une rose qui pousse, doucement, mais sûrement, pour éclore. Les thèmes de l'amour, du souvenir, des fleurs, de l'amitié et du retour sur soi, tous entremêlés dans un récit calme et juste... La vie qui nous apparaît alors aussi soyeuse et douce, légère et délicate, que des pétales de Rosa Candida...

"La beauté est dans l'âme de celui qui regarde."

DonutPastry

 Plaisir de lecture : 10/10 Coup de Coeur

Titre original : Afleggjarinn (embranchement) 333 pages, 7€50 éditions Points

Définitivement convaincue du talent de cet auteur... L'Embellie, roman de la Rentrée Littéraire (2012) attend patiemment...

L'avis de Sharon