imgres-1

Voici l’histoire de Johan, issu d’un milieu misérable et dépravé, qui deviendra l’un des plus savants érudits de son temps pour avoir eu l’invraisemblable projet de dérober la Bible d’Argent, un joyau conservé dans la chambre forte de l'université d'Uppsala. Mais cette histoire que Johan relate lui-même, à la manière d'une confession, il faut en quelque sorte la mériter. Vous qui allez vous embarquer dans ce livre -en vérité une nef des fous- sachez-le, il vous faut, en effet, abandonner ici vos attentes avec vos préjugés. Car Göran Tunström, conteur ivre et sans cesse innassouvi, vous emmène au coeur de l'absurdité et de la folie, dans une traversée stupéfiante où délire et savoir se déchaînent. 
Avec L'Oratorio de Noël, Tunström avait déjà bouleversé les normes par sa profusion méthaphysique, et montré qu'un roman peut changer notre manière de voir le monde. Avec Le Voleur de Bible (un roman qui n'est pas sans rappeler parfois, par son ambition et son allure, Le Monde Selon Garp de John Irving), il nous entraîne à revisiter l'humanisme dans ses loges les plus secrètes, à franchir le seuil des apparences et à découvrir l'immensité qui commence à l'instant même où, d'un peu de semence, naît la vie. L'écriture elle-même est propitiatoire qui, dans cette traversée, est pareille à la mer déchaînée.
Cinq centième titre au catalogue d'Actes Sud,
Le Voleur de Bible marque notre dixième anniversaire d'une voix inoubliable.

Hubert Nyssen

Dans un premier temps, j'ai glissé sur ce roman. Je lisais quelques pages, j'étais accrochée, mais dès que je le lâchais, je l'oubliais. Et je le voyais à nouveau, je le prenais, guère convaincue, mais j'étais encore emportée. Et comme ça sur les 80 premières pages. Puis là, l'arrivée d'un nouveau personnage, La Réminiscence, le poète de la ville. Il a su éclairer les personnages, les magnifier, les sortir de la fange dans laquelle ils vivent, tant intellectuellement que physiquement. Mais le rayonnement de La Réminiscence reste limité ; il a néanmoins suffit à ce que je m'attache un tout petit peu à Ida, l'héroïne du début. Mariée très jeune à un rustre du nom de Fredrick, faute de jeunesse dirons nous, emportement de la naïve jeune fille, cette erreur lui coûtera très cher. Et Göran Tunström de nous décrire méticuleusement la vie de ce couple pauvre, qui s'enlise peu a peu dans la crasse. Un, puis deux, trois, et enfin 12 enfants braillants, donnant toujours plus de travail a Ida. Sans compter le cousin Johan très tôt recueilli, délaissé par ses parents. Pour le contexte, on effleure Zola et son talent pour mettre en relief le sordide et le sinistre. Mais impossible de confondre pourtant.

"Elle détestait ces yeux qui lui piquaient le derrière, les seins et le ventre. Ils l'empêchaient de se déplacer dans la cuisine sans se sentir transpercée. Ils la rendaient plus lourde et plus gauche encore qu'avec tous ses kilos. Fredrick rotait et allongeait une claque aux gamins qui s'approchaient trop de lui quand ils portaient des assiettes et des couverts, des verres et le cruchon de petite bière. La table était longue et le raclement des chaises, quand tous les petits et Fredrick et Ida s'asseyaient, formait un concert atroce qui semblait ne jamais vouloir s'arrêter."

Dans cette partie règne une lumière, tour a tour ayant pour source la connaissance, l'amitié, l'amour, l'espoir. Mais si éteinte, cachée par ces personnages si tristes et répugnants, notamment Fredrick, sa tante Cordelia et même parfois les enfants, Arvid et 'les Assistants'. Dans cette maison si dépourvue de charme et de gaieté, si pauvre intellectuellement, les noms sont inutiles, les livres inexistants, le salut enterré depuis belle lurette. Pas étonnant donc que ce marécage, cette fermentation de la désolation couvera en son sein la folie et la rébellion. Mais je vous parlais d'une lueur tout de même. Créée puis nourrie par Johan et Hedvig, une des filles, si fragile et lucide, petite flamme doucement entretenue par leur amitié et leur amour naissant. Mais comment développer de doux sentiments dans un tel cadre ? Il les infestera de sa puanteur, et les étouffera. Heureusement, d'autres personnages prendront le relais, et il se forme des relations agréables et tendres, d'abord entre Johan, Hedvig et le grand père, puis entre Johan et tante Huldine, la mère de La Réminiscence.

"Quel cadeau d'anniversaire, cette visite ! Les deux vieilles sœurs avaient complètement oublié Johan. On se noyait dans leurs souvenirs, on était emporté par des vagues d'énigmes du passé, des vagues qui avaient un goût de confiture de framboise et de croûte de sucre." (Première douceur dans ce roman)

Quelques réflexions au détour des chemins de campagne empruntés par les deux amis : "Où passent les grands moments d'art et de vie ? On y entre puis y séjourne, le souffle pratiquement coupé pendant un certain temps, avant d'être réexpédié dans le monde du quotidien, si du moins il en existe un. Ses vagues ont commencé à vous balayer, effaçant le texte qui fut inscrit dans le sable de la conscience. Mais est-il vraiment effacé ? Peut-être possédons nous de grands dépôts dans lesquels est stocké tout ce que nous avons vécu, comme à l'abri d'un mur. L'énergie dont nous avons besoin pour voir, entendre et sentir est fournie par ces magasins secrets, même si nous ne pouvons pas retrouver le souvenir de la sensation exacte, ni nous replonger dans l'humilité totale et le désir total. Tante Huldine et Johan devinrent un de ces grands moments, une combinaison exaltante. Elle n'était pas à proprement parler un Livingstone ni lui un Stanley, mais ils se rencontraient en tout cas au fin fond des jungles de la conscience et se reconnaissaient."

Dans le style, cette même lueur, un style clair, presque lumineux a certains passages, comme teinté d'un voile. J'ai pensé aux pays nordiques et a l'image que j'en ai : un soleil légèrement voilé, un froid perçant, cohabitant avec des rayons doux. Une douceur du renouveau du printemps. Assez candide comme représentation, mais pour moi elle correspond bien a cette lecture. On retrouve la langue imagée de Göran Tunström, que j'avais déjà rencontrée dans le Buveur de Lune. Un style vraiment a part, singulier, qui sait porter une tragique histoire en lui insufflant une puissance insoupçonnée. Mais pour dégager l'esprit du roman, le lecteur doit s'investir, car ce livre reste très fermé et sa singularité peut en rendre l'accès ardu. L'envie de stopper sa lecture surgit au début, il faut s'accrocher, mais l'effort est largement récompensé. Car c'est une puissance incroyable qui se dégage du roman, puissance des personnages, des descriptions des sentiments, de l'exploration de l'humain, comme de l'observation du monde. Je me suis d'autant plus plongée dans ce roman à mesure que la quête de Johan se dessinait. D'abord initié sur la voie de la connaissance par un professeur, le Héron, une soif dévorante de savoir s'empare de lui. Un objectif nait, après qu'on ait mentionné ce livre fabuleux déniché par un ancêtre. Et quand l'auteur commence la narration de l'épopée de la Bible d'Argent gothique, j'ai été littéralement emportée. L'historique, de seulement 3 pages, m'a autant captivée que le héros, et sa réaction, je la partageais :

"Est-il difficile de comprendre le calme qui descendait en moi, assis là dans l'immense bibliothèque de l'université, quand je lisais ces lignes signées d'un certain Tjäder ? Une "ode à la liseuse", ai-je envie d'écrire - car en une sorte d'envoûtement, j'avais à nouveau l'impression de me trouver dans l'étroit cône de lumière. À jamais la lampe du Héron avait insufflé en moi une sphère de concentration et de jouissance des plus profondes : j'étais en sécurité, j'étais rassuré, j'étais quelqu'un. Et tout ce que je lisais me restait dans la tête. Et non seulement cela : mais travaillait en moi, chaque mot grandissait et prenait couleur et forme, des scènes entières se jouaient devant moi, et justement ici, dans ce lieu aux milliers de volumes, avec tout le savoir humain à portée de main, je lisais sur mon livre."

Et quelle est son histoire a ce livre si précieux, si éblouissant ! Quel récit nous offre Göran Tunström, l'autobiographie du copiste, en vers (mais pas de rimes), relatant son travail...on remonte le temps, on est captivé, et on pense au travail astronomique de Johan ! Puis on partage sa folie et comprend son être... Johan est un personnage complexe. Même si les autres sont très travaillés également, captivants, brûlants d'intensité, et si vivants, Johan dans sa quête de lui-même, dans son rapport avec les autres, dans cette soif de connaissance, laisse transparaître une âme forte, un esprit dans un corps malingre, qui dans un combat déchirant, arrive à s'extraire de ce passé sordide et honteux. Mais s'il parvient  à un monde d'un intellect bien plus haut, son objectif et son hardeur à l'atteindre ne faiblissent nullement et tout son être tend vers ce but. Toutes ses actions l'en rapprochent. Pourtant a mesure qu'il mûrit, ses yeux perçoivent différemment, et c'est un monde en perpétuel changement qu'il nous décrit, des situations qui évoluent, un bonheur qui transperce sa famille, libérée du carcan de la Pauvreté. Et pourtant. Les conséquences de l'enfance sévissent toujours. Et cette lueur dans l'histoire, dans le style, progressivement, s'éteint. Ne reste plus qu'une lutte dans des sables mouvants, pour s'extirper de ce passé, pour essayer de...quoi ? Changer ? Trop tard... Ils grandissent avec cette graine amère en eux. Et quand celle ci germera, plus aucune limite à la folie.

Je l'ai déjà évoqué, mais ne peux pas m'empêcher de le signaler a nouveau : ce récit est d'une telle force, d'une telle puissance, que j'ai été aspirée, emportée, bouleversée par ce récit tour a tour dur, tendre, plein d'espérances, furieux, bondissant, fluide, puis sérieux, tragique, dramatique, sombre, chaotique, obscur. Une plume magnifique pour un roman grandiose. Un grand auteur.

Plaisir de lecture : 9,7/10

Le Voleur de Bible, édition Actes Sud, 472 pages