Un livre captivant que j'ai savouré ! Une absence de bien longue durée, j'en ai conscience...

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     Que diriez vous de remonter 300 ans en arrière, jusqu'en 1694, et marcher dans les pas de Nicolas Déruet, chirurgien de son état ? En ce temps, cette profession, très mal reconnue, voire honnie par les médecins de la cour, laissée aux barbiers et autres "gens du peuple", est pourtant la plus grande fierté et la passion de notre héros, personnage itinérant sillonnant les routes pour soigner les habitants.
Le récit commence véritablement lorsque Nicolas, marquant un tournant dans sa carrière, décide de s'établir à Nancy, sa ville natale, dans le duché de Lorraine. Décision qui lui permet de rejoindre son ancien maître, François, surnomé le Hérisson Blanc à cause de son caractère et de son habit, mais également de rester auprès de Marianne Pajot, sage-femme particulièrement douée, de qui il espère recevoir de précieux renseignements médicaux...et plus ! Il renoue avec sa vie passée, se fixe pour, semble-t-il, un temps assez long.
Nous suivons alors son quotidien, vite bouleversé par une opération effectuée sur un personnage très haut placé ; accusé à tort de sa mort, il n'a d'autre choix que de s'exiler dans les armées de la coalition en guerre contre les Turcs. Dans un hôpital improvisé, aux côtés d'un autre chirurgien atypique, Germain Ribes de Jouan, il dispense son savoir aux blessés de guerre, ce qui se résumera bien vite à une série de pansements, et d'amputations. Heureusement (le lecteur l'attendait tant !) Nicolas retourne à Nancy...où l'attendront des aventures bien différentes de ce qu'il escomptait, avec notamment l'apparition de la belle et fière Rosa de Cornelli...

Étant aujourd'hui sûre de ma motivation complète à tenter médecine, m'instruisant toujours plus sur ce sujet, voyant grandir ma passion au fil des jours, j'ai été particulièrement sensible aux indications d'Eric Marchal, généreux sur les détails. Les opérations, consultations et toute autre démonstration de chirurgie s'insèrent parfaitement dans le canevas, ne donnant que plus de richesse et de précision au roman. La métaphore du titre est si belle : le soleil sous la soie, ou ce cœur qui bat sous la peau, se nourrissant de chaleur selon les théories de l'époque, source lui même de chaleur, emblème de l'amour et de la tendresse, assurant en première ligne le souffle de vie, sous la peau si fragile et délicate, douce au toucher. Le soleil sous la soie. Ou comment arriver à traduire poétiquement des mécanismes tout juste découverts, à parler d'une profession en devenir, si brutale encore, si tâtonnante, en contrastant brutalement avec les opérations...à cette époque, pas d'anesthésie, le vin et la glace étant les seuls aides, pas d'instruments à la pointe du savoir, assistant la pensée avec une précision remarquable. Au XVII°, les mains des chirurgiens, et particulièrement Nicolas Déruet, sont d'or, et toutes les précautions sont de mises pour préserver ces seuls outils de travail que sont leurs doigts, c'est pourquoi, telle une momie, il embaume ses mains de bandes, et demande à Azlan de protéger les siennes...ce personnage fut également fort intéressant, à l'histoire chargée, que l'on suit dès le début, avec entrain.
Les lectures du héros sonnent à nos oreilles : Descartes, Ambroise Paré. Captivé, il apprend les techniques, les améliore, revient sur ses acquis pour les modeler au plus près de la vérité. 

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Partager la vie d'un chirurgien de cette époque sur quelques pages est une expérience incroyable, d'autant plus incroyable pour moi qu'il s'agit d'une branche de ce qui me passionne. A cela s'ajoute le plaisir de découvrir Nancy, la ville où je suis née, puis bien vite partie ! Autant dire que je ne la connais que par des souvenirs qui ne sont pas miens. Le cadre m'intéressait donc tout particulièrement, comme la profession du héros. Quel émerveillement, alors, que de voir s'ériger petit à petit la Nancy d'aujourd'hui, et de se familiariser avec son histoire ! Je me sentais d'autant plus proche des personnages que j'étais moi aussi, à l'affût dans les ruelles, imprimant les lieux, en même temps qu' évitant les patrouilles françaises dans le duché. Et maintenant, je ne peux qu'en ressortir enrichie sur le passé de cette ville incroyable...autant dire que je ne peux m'empêcher d'en être fière, alors même que je m'en trouve si éloignée ! On vit véritablement, le temps de ces 600 pages au rythme de la ville, on devient familier des rues, des commerçants, du peuple comme d'une partie de la cour, on vole d'une place à l'autre, savourant cette ubiquité rondement menée !! Y passent les soirée à la 'taverne', les lieux symboliques, le palais ducal, la place du marché, les journées harassantes à Saint Charles...et les parties de jeu de paume !
Ce cadre, Nancy, est certes central dans le roman, et le héros, durant la première partie, voit toutes ses pensées ramenées en cette ville, avant d'y vivre pendant le reste du roman. Cependant, les paysages changent, on quitte le duché pour aller se battre contre les Turcs, on subit la brume, la guerre, ces terres si étrangères gorgées de sang, terrés barbares, terres alourdies de tant de violence et d'espoir. Ces traversées donnent un souffle particulier au livre, un dynamisme qui pousse vers l'avant, donnant naissance à un suspens certain.
Le duc de Lorraine, le tout jeune Léopold, est très attachant, vivant, humain, dynamique, drôle ! Son caractère est excellent, il s'entoure de personnages savoureux, notamment de notre héros, et ce lien privilégié avec Nicolas le rend très présent, l'auteur s'appesantissant (juste le temps nécessaire pour nous embarquer !) sur les mille et unes aventures de cette figure royale (son mariage et tout ce qui l'entoure est savoureux).

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Au delà de son grand intérêt didactique, ce roman nous offre une aventure trépidante, romanesque, et riche qui séduira bon nombre de lecteurs avides de sensations ! En effet, le deuxième thème du Soleil sous la Soie est bien l'amour et ses complications ! Nicolas semble avoir trouvé son âme sœur en Marianne la sage femme, les deux jeunes gens étant particulièrement habiles dans leurs disciplines respectives, et échangeant ainsi leur expérience, parlant de leur passion, faisant se fondre les jours et les nuits pour vivre leur amour, si fort puisqu'englobant leur vocation. Quel déchirement lorsque le chirurgien doit partir loin ! De nombreux rebondissements, dont on ne saurait blâmer ni l'un ni l'autre des amants, voit les éloigner irrémédiablement, et rapprocher Nicolas et la marquise de Cornelli. Notre premier mouvement est de vouer celle ci aux gémonies, à la détester au nom de la morale, à lui donner tous les torts. Erreur, Rosa n'est absolument pas une sorcière perfide et noire, c'est une femme stupéfiante, brillante autant par son intelligence que par sa beauté, son charme, son rang social, sa bonté, sa fougue, et bien d'autres qualités. Autant dire que tout ceci fait vite d'elle un personnage central auquel on s'identifie très vite. Et voici le talent de l'auteur : le lecteur est lui même déchiré entre ces trois héros (Marianne peut être un peu plus effacée somme toute) et ne peut absolument pas prendre parti. On se ronge donc d'inquiétude quand à l'issue, on espère une chose, puis une autre à la page d'après, sans jamais se fixer. A vrai dire je me suis beaucoup attachée à Rosa, et, même possédant toutes les clefs, ou presque, de l'intrigue, en ayant toutes les cartes, et dénoué tous les nœuds, je ne pouvais m'empêcher de ressentir comme de la compassion...en tout cas une profonde pitié et comme de la compréhension pour cette belle femme.
L'enchevêtrement des personnages est tel que j'admirais comme l'auteur "jonglait" admirablement avec nos héros, entre les situations, rebondissait, alternait des récits, mettait en valeur l'un puis l'autre, chacun étant captivant à sa manière. 

Une intrigue amoureuse bien menée et complexe qui m'a captivée, et étaie parfaitement la série d'opérations chirurgicales qui ponctuent l'histoire. Cet aspect ci est certes bien présent (pour le graaaaaaand bonheur des fiiiiiiilles),  mais des affaires plus sérieuses l'entrecoupe : cas médicaux, affaires du duché etc.

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Et quel bel exemple pour moi, comme ce roman, au delà de sa qualité littéraire, m'a fait rêver ! Je m'explique : mes deux passions sont opposées, et incompatibles, du moins c'est ce que je pensais. Or l'auteur est lui même médecin, et on ne peut lui refuser une part de romancier talentueux...littérature et médecine, alliées, la première pour l'épanouissement personnel, la seconde comme centre principal. Exactement ce à quoi j'aspire... un rêve !

Chaque page est un délice, aucun anachronisme il me semble (n'étant pas une spécialiste...); la langue est savoureuse, les dialogues de l'époque (les piques sarcastiques de Rosa sont délicieuses), les personnages travaillés avec soin, avec génie même ai-je envie de dire, les péripéties se succèdent, la foule des 'héros' successifs également, les pages défilent, ce fut un pur bonheur de lecture pour moi, une découverte merveilleuse qui m'a emportée, touchée, subjuguée :D une ambiance qui m'a beaucoup plue, et des scènes simplement SUBLIMES ! 

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Plaisir le lecture : Très très très grand :))

Le soleil sous la soie. Éric Marchal. Anne Carrière. 615 p. 22,50 €.