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""Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps". Réparer les vivants est le roman d'une transplantation cardiaque. Telle une chanson de gestes, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d'accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le coeur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l'amour."

Simon était passionné, avait placé son cœur au centre de ces vagues majestueuses, au bord de ces douces plages, sur son surf qui le propulsait vers des émotions fortes magiques et éphémères ; mais ce matin-là, à 5h50, tout ce précipite, son destin s'emballe s'élance se jette dans le tourbillon des prochaines 24heures, intenses. Car comment percevoir autrement qu'à travers un mélange de tristesse, d'horreur, la mort d'un jeune homme de 19 ans, l'annonce aux parents, à la sœeur, à la petite amie ? Rapidement en état de mort cérébrale, Simon devient le centre d'une question particulièrement douloureuse : le don d'organes. Un tel fléau déclenche alors tellement de remous dans les vies humaines, provoque tellement d'émotions différentes, à différents degrés, un véritable océan d'émotions humaines que l'auteur s'attache à décrire, s'intéressant à toutes les personnes impliquées de près ou de plus loin dans cette ...aventure ? au plus près de l'expérience humaine...ultime geste de solidarité, ultime don - le don de soi, physiquement. 

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Réparer les vivants est un livre d'une grande puissance, profond à chaque page : récit d'une transplatation cardiaque, d'un "transfert de vie", signant la fin et le renouveau, édifiant le corps, l'esprit, les sentiments - tout cela dans une grande virtuosité de l'auteur, qui reste si humaine, au plus proche de ses personnages et de leurs ressentis. 
Si certaines critiques l'accuse de tomber dans "le documentaire", mon avis est complètement différent : c'est vrai qu'on sent le monde médical transparaître dans les descriptions (il ne suffit que d'un mot), que certaines parties du protocole sont décrites avec minutie, mais le tout est si fluide, si délicat, si emprunt d'humanité, que j'ai été très touchée de la première ligne à la dernière. Beaucoup de passages sont si chargés d'émotion...le sujet est si dramatique, si douloureux, qu'il en devient physique chez le lecteur - ou le fut chez moi, cette oppression à certaines pages, comment de simples mots peuvent autant nous faire vibrer, s'offusquer, crier silencieusement... Je ne pense pas que ce roman soit à mettre entre toutes les mains car il s'agit d'un récit certes palpitant mais qui peut se révéler d'une insoutenable gravité. Se projeter est le plus grand danger de cette lecture.

Du point de vue du style, j'ai été transportée par la plume de l'auteur, ces longues phrases reposantes, dansantes, vivantes, entrecoupées d'autres houleuses, plus fortes, dangereuses, acérées, toujours peuplées de mots à n'en plus finir mais tous ayant leur place, tous ayant un rôle particulier et parfait... 
Il est très probable que j'ai été encore plus sensible à ce roman par sa dimension médicale, en tant que futur médecin (je n'arrive toujours pas à m'y habituer...!), que j'ai trouvée passionnante, très instructive, mais la partie la plus intéressante reste l'étude des sentiments humains bien sûr, au délà de tous ces gestes techniques, comment l'auteur arrive à placer des mots sur des sentiments que l'on ne peut décrire, arrivant à nous faire vivre et éprouver un dixième de cette tragique journée, si chargée, que ce tout petit fragment est déjà d'un poids considérable. Assurément le roman le plus poignant qu'il m'ait été donné de lire.

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"Le coeur ? Marianne redemande. Oui le coeur Thomas répète. Le cœur de Simon -des ilots de cellules sanguines confluent dans un petit sac pour former le réseau vasculaire initial au dix-septième jour, la pompe s'amorce au vingt et unième jour (des mouvements contractiles de très faible amplitude mais audibles sur des appareils hautement sensibles, paramétrés pour l'embryologie cardiaque), le sang s'écoule dans les conduits en formation, innervant tissus, veines, tubes et artères, les quatre cavités s'élaborent, le tout bien en place au cinquantième jour même inachevé. Le coeur de Simon - un abdomen en boule qui se soulève doucement au fond d'un lit-parapluie ; l'oiseau des terreurs nocturnes affolé dans une poitrine d'enfant ; le tambour staccato calé sur le destin d'Anakin Skywalker ; le rif sous la peau quand se hausse la première vague - touche mes pecs lui avait-il dit un soir, muscles tendus, grimace de singe, il avait quatorze ans et dans l’œil la lueur neuve du garçon qui prend place dans son corps, touche mes pecs mam' - ; la fonte diastolique quand son regard capte Juliette [sa petite amie] à l'arrêt de bus sur le boulevard Maritime, robe tee-shirt à rayures, doc Martens et ciré rouge, le carton à dessin calé sous le bras ; l'apnée dans le papier bulle au soir de Noël, le surf déballé au milieu du hangar glacé, décacheté avec ce mélange de méticulosité et de fougue, comme on tranche l'enveloppe d'un message d'amour. Le cœur alors."

Le premier chapitre, une seule phrase, magnifique :

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« Ce qu'est le coeur de Simon Limbres, ce coeur humain, depuis que sa cadence s'est accélérée à l'instant de la naissance quand d'autres coeurs au-dehors accéléraient de même, saluant l'événement, ce qu'est ce coeur, ce qui la fait bondir, vomir, grossir, valser léger comme une plume ou peser comme une pierre, ce qui l'a étourdit, ce qui l'a fait fondre – l'amour ; ce qu'est le coeur de Simon Limbres, ce qu'il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d'un corps de vingt ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement créée par ultrason pourrait en renvoyer l'écho, en faire voir la joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier d'un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait en signer la forme, en décrire la dépense et l'effort, l'émotion qui précipite, l'énergie prodiguée pour se comprimer près de cent mille fois par jour et faire circuler chaque minute jusqu'à cinq litres de sang, oui, seule cette ligne-là pourrait en donner un récit, en profiler la vie, vie de flux et de reflux, vie de vannes et de clapets, vie de pulsations, quand le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, lui, échappe aux machines, nul ne saurait prétendre le connaître, et cette nuit-là, nuit sans étoiles, alors qu'il gelait à pierre fendre sur l'estuaire et le pays de Caux, alors qu'une houle sans reflets roulait le long des falaises, alors que le plateau continental reculait, dévoilant ses rayures géologiques, il faisait entendre le rythme régulier d’un organe qui se repose, d’un muscle qui lentement se recharge – un pouls probablement inférieur à cinquante battements par minute – quand l’alarme d’un portable s’est déclenchée au pied d’un lit étroit, l’écho d’un sonar inscrivant en bâtonnets luminescents sur l’écran tactile les chiffres 05:50, et quand soudain tout s’est emballé.»

  • Broché: 288 pages
  • Editeur : Verticales (2 janvier 2014)