imgresQu'est-ce qui nous fascine dans la vie « simple et tranquille » de Gervaise Macquart ? Pourquoi le destin de cette petite blanchisseuse montée de Provence à Paris nous touche-t-il tant aujourd'hui encore? Que nous disent les exclus du quartier de la Goutte-d'Or version Second Empire ? L'existence douloureuse de Gervaise est avant tout une passion où s'expriment une intense volonté de vivre, une générosité sans faille, un sens aigu de l'intimité comme de la fête. Et tant pis si, la fatalité aidant, divers « assommoirs » - un accident de travail, l'alcool, les « autres », la faim - ont finalement raison d'elle et des siens. Gervaise aura parcouru une glorieuse trajectoire dans sa déchéance même. Relisons L'Assommoir, cette « passion de Gervaise », cet étonnant chef-d'oeuvre, avec des yeux neufs. (source)

Cette fois, j'ai fait la paresseuse, je l'avoue. Mais cette présentation me semble très juste, et je ne me sentais pas du tout capable de faire mieux ! 
Alors, comme (presque) tous les Zola, nous assistons à une ascension puis à une chute dans une société du XIX° siècle décrite minutieusement. Car il ne faut pas oublier le plus grand talent de cet auteur ; et chaque page contient une merveilleuse description, précise et parfois acerbe ou ironique. 
Ce monde du XIX° est dur et broie beaucoup d'hommes. Mais c'est ici le destin d'une femme que nous allons suivre et sa vie ne sera pas tendre. Gervaise, blanchisseuse, commence sous nos yeux par une action souvent répétée dans sa vie : l'attente. Attendre son amant, attendre son mari, attendre la chance ou l'argent, attendre la mort... attendre toujours attendre.
Au commencement, c'est bien précairement que vit la jeune femme ; mais elle a alors une volonté à toute épreuve. On assiste ainsi au combat au lavoir avec surprise et admiration.
De petite condition, elle s'élève jusqu'à avoir une boutique. Gervaise connaît une petite période prospère, presque agréable et heureuse. Les affaires marchent bien, son mari est travailleur et sain, la petite boutique ne représente pas encore une corvée. Ainsi, l'apogée de sa vie se situe lors du grand repas organisé par ses soins. A ce moment, tout va bien, la famille impose, fascine, et chacun sans se le dire, attend leur chute, qui ne tardera pas. Petit à petit, ils s'acheminent vers la fin. Si l'accident de Coupeau en est le déclencheur, la nature de l'Homme en est bien le moteur ; que se soit l'alcool ou la vanité, tous les vices touchent ce micro-monde. 
Mais Gervaise se bat, et d'une nature douce et complaisante, elle a bien le défaut de ses qualités : trop gentille, elle ne sait pas dire non, et va même jusqu'à se mettre dans des situations guère saines. Mais nous ne pouvons que l'approuver sur certains points et c'est avec détermination qu'elle cherche partout un petit soleil, une petite lueur de bonheur sous toute cette crasse. Et son mari, qui ne tarde pas à se complaire dans la saleté en rajoute encore à tous ses malheurs. L'image de L'Assommoir revient souvent, emblème de la débauche et du laisser-aller, symbole de la chute de Gervaise.
De tous les personnages, les Lorilleux m'ont le plus fascinés : toute cette détermination à rabaisser les autres, à les entraîner vers la déchéance sans intérêt aucun sauf le seul plaisir de les voir se vautrer dans le malheur, je trouve ça stupéfiant. Ce couple inspire quelque chose de plus fort que l'écoeurement ou la haine. 
A l'origine de tous ces maux, c'est bien le travail qui use ces gens ; ce travail manuel et éreintant ne laisse la place à aucune élévation intellectuelle. La vie est une lutte acharnée et l'argent va et vient, déterminant la fin de chacun. 
Les "potins", les "cancans" ont aussi une grande place dans la vie de ces habitants ; tour à tour rejeté puis porté aux nues, chacun en est victime... 

Et le poids de la vie pèse sur les épaules de la blanchisseuse; toujours le malheur plane au-dessus d'elle. A chaque moment, chaque joie comme chaque mésaventure, la mort la guette, qu'elle prenne la forme de Virginie ou de Mme Lorilleux, du père Bazougue ou encore de maman Coupeau, elle finit par revêtir sa vrai forme sans artifice pour emporter Gervaise dans un monde peut-être plus tranquille. 

Mais avant, on assiste à  la chute ; tout s'effrite, tout s'accélère. L'alcool imbibe la famille, la fille Nana est déjà partie (et on devine très bien ses affaires). La pauvre Gervaise ne trouve plus d'accroches, elle se laisse porter et comme Alice tombe mais dans le trou de la mort. Les descriptions froides, dures, sordides de Zola nous montrent un monde brutal. De cette dégringolade, le lecteur reste empreint, jusqu'à oublier les beaux jours. Et le père Bru amortit à sa façon la chute, quand Coupeau lui montre sa destinée.

Un personnage marquant de courage dans cette chute abominable, la petite Lalie : voisine de Gervaise, cette gamine de huit ans s'est vu arrachée au monde de l'enfance et, maigre, battue et torturée par son père, s'occupe des enfants et de la "maison". Toujours vaillante, elle nous tire des larmes d'admiration. Et quand enfin, elle reçoit sa délivrance, elle pense encore à prendre soin des autres.

L'Assommoir est certes un roman noir, il n'en est pas moins un roman extrêmement puissant et révélateur de la société de son temps. Ce n'est pas avec un grand plaisir que j'ai lu ce livre, mais avec curiosité et fascination ; une telle richesse dans les descriptions est extraordinaire, même si elles servent au même but que le livre : nous dépeindre la condition des misérables gens et leur abominable fin.

Plaisir de lecture: 10/10