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Présentation : "Une femme, la trentaine. Elle est mariée, a un enfant. Le matin, elle fait les courses et prépare les repas. L'après-midi, elle va nager à la piscine. Elle vit sa vie comme un robot.
Mais la nuit, quand tout le monde dort, la femme se verse un verre de cognac, mange un peu de chocolat, lit et relit Anna Karénine. La nuit, cette femme redécouvre le plaisir. Dix-sept nuits sans sommeil..."

L'héroïne décrit d'abord son quotidien, ses habitudes profondément encrées, son environnement somme toute assez restreint : il s'agit d'une femme au foyer japonaise, aux activités ménagères clairement fractionnées au cours de la journée.

"De temps en temps, je me demandais : Mais quel genre de vie est-ce là ? Je n'en ressentais pas vraiment le vide, je m'étonnais seulement de ne pouvoir distinguer la veille du lendemain. Simplement parce que j'étais complètement accaparée, englobée par cette vie-là. Et que le vent effaçait les traces de mes pas avant même que j'aie pu les voir."

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Suivant toujours le même canevas : ménage, course, cuisine, natation, flânerie, distraction avec son fils, sommeil. Sommeil. Voilà un maillon de la chaîne qui se casse, ébranlant tout, déstructurant ce tout, le dénaturant, le faisant tomber, loin, servi en appât au jugement, à la conscience. Comme si l'héroïne se décalquait du monde réel et le regarde de la hauteur de sa nouvelle dimension acquise. Tout le roman a une teinte de rêve éveillé, avec le même sentiment que lorsqu'on doute entre rêve et réalité, hésitant, en suspens. Notre héroïne est finalement très impersonnelle. Aucun personnage n'a de nom, tout est flou, esquissé, les émotions comme émoussées, les gestes commencées, c'est un livre centré sur l'esprit, la conscience, et la conscience de la conscience. Le sentiment d'existence, à travers ce temps accordé en supplément : toutes ces heures libérées, la femme se questionne sur son état, mais au regard de la maigre épaisseur de la nouvelle, ces questions apparaissent assez redondantes, répétitives.

"Depuis que je dors plus, mes souvenirs s'éloignent de moi à une vitesse croissante. C'est très étrange. Chaque nouvelle nuit qui passe, il me semble que le moi du temps où je dormais n'était pas mon véritable moi, que mes souvenirs de cette époque ne sont pas des vrais souvenirs. Les gens peuvent donc changer à ce point, me disais-je, sans que leur entourage se rende compte de rien. Je suis la seule à savoir que j'ai changé. Même si j'expliquais aux autre ce qui m'arrive, ils ne comprendraient pas. Ils ne me croiraient pas. Et s'ils me croyaient, de toute façon, il ne pourraient pas comprendre ce que je ressens. Ils me verraient sans doute comme quelqu'un qui menace leur petit monde de déductions."

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Mais cette femme surtout, renoue avec son être passé, celui, si profond, qu'il s'efface progressivement de nous au fur et à mesure que les grains du temps les recouvrent et les cachent ; en effet, cette femme était il y a bien longtemps une lectrice compulsive. Passion oubliée devant les tâches domestiques et autres activités cycliques. Mais ce nouvel état des choses, bouleversant ses journées, amenant un souffle vivifiant, purifiant, la fait se diriger vers la bibliothèque, et prendre Anna Karénine. Deux plaques de chocolat, un verre de cognac, quelques fraises et réflexions plus tard, nous nous retrouvons à la dix-septième nuit d'insomnie. Et le sommeil toujours aussi inaccessible. Brusque conscience d'une vie monotone, d'un mari et d'un enfant dont elle est si détachée (particulièrement tragique je trouve pour une femme dont ces deux êtres devraient être le centre), fugitives découvertes d'une autre réalité possible à travers la lecture. Mais la quatrième de couverture nous prévient : la dix-septième nuit sera la dernière d'insomnie...comment cela va-t-il s'achever ?

"Mais désormais tout ce temps m'appartenait. A moi et à personne d'autre. Rien qu'à moi. Et je pouvais l'utiliser comme je l'entendais. Personne ne viendrait me déranger. C'était un agrandissement de ma vie. Ma vie s'était agrandie d'un tiers."

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J'ai eu la sensation d'être dans des montagnes russes : un début assez prenant, démarrant de bas pour se hisser toujours plus, engageant, intriguant, titillant la curiosité. Puis une stabilité. De très peu de temps finalement, en tout cas ce fut mon ressenti. Et la descente, très rapide, nette, coupe franche dans un récit à peine entamé. Cassure brusque. Et fin. Mon sentiment fut celui d'une petite fille à qui l'on retire sa glace à la vanille, toute brillante, alléchante, tout juste acquise. Frustration, si l'on veut substituer un mot à cette métaphore hasardeuse ! Je voyais les pages défiler, je voyais la dernière approcher, et de plus en plus intriguée quant au dénouement qui semblait être court, je continuais ma lecture, assez prenante il faut le dire. Ces 80 pages s'avalent vite, et je pense, se digèrent tout aussi vite. Mais une agréable impression dans ce qui subsiste dans la mémoire, les quelques secondes pendant lesquelles on y songe. Ce qui me dérange, c'est avant tout la fin, bien sûr, mais de ce fait, le récit entier. Comment le comprendre ? A quel degré de compréhension faire appel ? J'ai cru à la narration d'un rêve... celui d'un papillon aux ailes brutalement arrachées...mais le but me reste inconnu. Une lecture entre deux donc, indéfinissable, flottante, sans véritable intérêt, mais pas désagréable pour autant. Un style fluide mais anodin.
L'édition est belle, les dessins en parfaite harmonie avec le récit, étayant cette nouvelle, d'une lueur bleu nuit tranché de blanc.
"Mon premier" Murakami, rencontre mitigée, entre deux eaux, entre deux sentiments, ne demandant qu'à basculer vers l'un ou l'autre, sort déterminé par une prochaine rencontre.

Plaisir de lecture fugitive : 7,6/10

77 pages, édition Belfond, 17€20